C’était le réveil printanier de
l’année 1965, de ces réveils lents,
propres aux régions nordiques où les hivers
sont rigoureux et
interminables. Je baignais dans la lumière
chaude du matin et je ressentais une
sérénité profonde, propre à
quelqu’un qui a fait sa place dans son milieu de travail et
qui en retire déjà beaucoup de satisfaction.
Mes contacts avec les élèves de
l’école avaient abouti parfois à des amitiés,
avec eux et avec leurs parents, de sorte que souvent ce
lien me
permettait un accès à leurs familles.

Ce matin-là, je me
dirigeais vers
l’école comme d’habitude, concentré sur les
sujets qui devaient faire
l’objet de mon intervention. Quand
tout à coup, je me suis fait arrêter par une dame
accompagnée de sa jeune demoiselle de 13 ans.
Après les salutations d’usage, la dame me fit savoir qu’elle me
connaissait bien, puisque sa fille lui parlait souvent de
moi et de mes
activités à l’école.
Dès les premiers
instants, je me suis aperçu de la
confiance
qu’elle avait en ma personne et cela me toucha. Dans
sa spontanéité et sa simplicité elle
me dit : « J’ai une faveur à vous
demander! Claudia a besoin
d’un dictionnaire français que malheureusement je ne suis
pas en mesure de lui procurer.
Est–ce que vous seriez capable de
lui en procurer un, même usagé ? »
Je lui répondis que je verrais à lui en dénicher
un et que je le lui
remettrais dès que possible.

C’est pendant ces quelque cinq minutes d’un
simple entretien que la foudre tomba sur moi.
J’ignorais tout des
coups de foudre, mais ce matin-là, elle venait de me
frapper en plein coeur. Vous le savez
bien, ces coups de foudre entrent par les yeux, n’est-ce pas
?
La jeune dame était d’une beauté incomparable. Ses yeux étaient d’un bleu limpide; son visage,
d’une grande délicatesse; les paroles qui sortaient
de sa bouche étaient aussi harmonieuses que ses
traits; et surtout, toute l
’expression de sa personne révélait la
maîtrise entière de ses sentiments. Nous
nous quittâmes les instants qui suivirent, mais déjà elle s’était
installée dans mon esprit. Qui
aurait cru que l’amour viendrait frapper
à ma porte, qu’il aurait envahi d’un coup ce qu’il y avait de
plus profond en
moi et qu’il prétendrait devenir
le maître de ma vie?
