Cette expérience terminée, la période d’inactivité fut brève, car la Commission du Service Civil de Montréal m’annonça une bonne nouvelle : elle m’embauchait comme Officier de Bien-être pour le Ministère des Affaires Sociales du Québec. J’étais vraiment excité en recevant cette offre d’emploi, puisque c’était le premier travail m’offrant une permanence. Je fus assigné au bureau de la Pointe-Saint-Charles, quartier sud-ouest de la ville. À cette époque, ce quartier était le plus défavorisé de Montréal. Quand j’y suis arrivé, les bâtiments, les rues, les résidences respiraient la misère et le délabrement.
Situé entre le fleuve St-Laurent et le canal
Lachine, le quartier avait connu son heure de gloire à la fin du XIXe et au
début du XXe siècle. Après la construction du chemin de fer,
« Le Grand Tronc », (lien entre Montréal et les États-Unis), et en
même temps du canal Lachine, un nombre considérable d’industries s’y
étaient installées : industrie de fabrication et de réparation de
locomotives et de wagons ferroviaires, industrie de produits électriques, industries
de transformation, industries alimentaires.
La Pointe-Saint-Charles devint ainsi le quartier industriel de Montréal, donnant du travail à des
milliers d’ouvriers de la ville.
Et puis, vint la crise des années trente
avec ses heures douloureuses pour les pauvres travailleurs; vint la
période de la courte reprise industrielle du temps de la guerre; pour
finalement en arriver à la période de l’inévitable décadence, entre 1950 et
1970. Je me suis vite senti à l’aise dans ce milieu. Mon ministère parmi les mineurs de Timmins et mon apostolat parmi les déshérités de
l’Afrique m’avaient attaché aux milieux défavorisés.
J’ai vite pris goût à mon travail
quotidien. À la différence des autres
fonctionnaires qui recevaient les assistés sociaux au bureau pour leur admission aux avantages sociaux,
moi, je devais vérifier et enquêter sur la condition économique des personnes
et des familles. Je faisais ensuite les
recommandations permettant soit leur acceptation au système social soit des
changements quant aux bénéfices reçus; en d’autres termes, mon travail était
indispensable à la bonne application de la loi.
Je pénétrais ainsi au coeur des familles, je côtoyais la misère au
quotidien, je mesurais, dans le cadre de la loi, les besoins réels des
individus et des familles.
Bien sûr, des règles techniques guidaient
mon travail, mais il était difficile de rester indifférent à la misère
humaine. J’étais incapable de m’arrêter
au seul rôle de technicien; alors, je ne lésinais
pas à donner de mon temps. Combien de
fois me suis-je attardé pour chercher à motiver des gens (surtout les jeunes) à se reprendre en
main, à faire valoir leurs capacités, à redevenir des citoyens
actifs et productifs. Combien de fois ai-je donné des conseils précis pour
diriger des personnes vers des
emplois valorisants, appropriés à
leurs expériences ou à leur formation
scolaire. Combien de fois ai-je dirigé
des personnes vers des services de réhabilitation pour qu’elles
retrouvent leur dignité humaine, la base de la confiance en soi, avant même
qu’elles pensent à réintégrer une vie de citoyens normaux. Combien de fois me suis-je fait
psychologue pour remonter le moral
de personnes démoralisées ou tout
simplement déprimées, pour les aider à passer à travers leur quotidien
infernal.
Quand j’arrivais au bureau ou à la maison, j’avais toujours la conviction d’avoir fait du bien à des gens, de leur avoir apporté un brin de réconfort. Et à cause de ces valeurs intégrées dans mes fonctions quotidiennes, mon travail fut souvent source d’une grande satisfaction.