Je vous ai amené loin? Vous
venez de me suivre sur presque cinq ans sur les route du Tchad et sur les pistes poussiéreuses de la
tribu des Marbas. Vous connaissez
maintenant la mission que j’ai accomplie. Vous avez presque apprivoisé une culture qui vous était totalement inconnue. Par le survol de
mes activités quotidiennes, vous avez, peut-être, découvert un autre aspect de ma personnalité. (Et je vous avoue qu’à ce sujet, je suis
le premier à être surpris de ma capacité d’adaptation aux exigences d’un environnement si différent de celui où j’étais habitué de vivre et de mes capacités de bâtisseur.)
Chose certaine, je suis sorti de cette expérience grandi et
transformé. J’ai appris beaucoup sur moi-même, sur des hommes très près de l’état naturel et sur leurs capacités d’évoluer. J’ai découvert que les hommes que nous appelons« primitifs » ont des qualités
personnelles
et collectives qui peuvent servir de leçon à l’homme
occidental. J’ai dit que j’en suis sorti transformé.
En fait, ma grande transformation a été de descendre des hauteurs intellectuelles où j’avais vécu une bonne partie de mon passé, à un niveau pragmatique et humain. Ma pensée elle-même a fait un bond, ce qui m’a rendu de précieux services pendant les années qui ont suivi.
Mais que devenait la personne que vous avez connue jusqu’en 1962? Qu’était devenu le
prêtre, le religieux? Qu’était devenu l’homme mis a l’épreuve par l’éveil de l’amour? Bien que satisfait et heureux à cause de tout ce que je réalisais, bien que les personnes qui m’entouraient m’apportaient du support dans ma solitude, bien que le travail intense ait occupé tout mon temps libre, bien que la
prière et la méditation eussent encore une place dans ma vie intérieure, des questionnements, encore sans réponses, s’étaient installés au
fond de moi.
Prenons au
niveau de la foi. Je trouvais difficile d’accepter la manière dont l’Église catholique évangélisait. Elle imposait, dans un milieu culturel totalement différent du monde occidental, sa doctrine et ses
structures. Je trouvais qu’elle
n’était pas en mesure de récupérer les valeurs animistes, ainsi que les traditions culturelles tribales pour les intégrer à sa doctrine et
à ses pratiques morales. À la
différence d’autres Églises chrétiennes, elle
attirait les gens par les signes extérieurs, au lieu de les nourrir
en proclamant le message de la révélation biblique.
Voici un exemple:le chef d’un village marba a vingt-trois femmes; il est ouvert à la religion catholique; il serait prêt à devenir catéchumène et se
diriger aussi vers le baptême. Quand
il exprime son désir, on lui répond que s’il veut devenir catéchumène et chrétien, il doit renvoyer toutes
ses femmes et n’en garder qu’une seule.
Voyez-vous le drame auquel doit
faire face ce chef de village?
L’Église ne tient pas du tout compte de cet homme, de sa culture, de sa tradition séculaire; elle manque totalement de ressources ( et d’imagination!) pour proposer des compromis. Prenons encore un
autre exemple : le célibat. Dans la
culture africaine en général, le mariage occupe une place tellement
importante que ne pas être marié est une honte. Or l’Église impose, tout à fait à contre-courant, le célibat aux Africains; elle ne
tient pas du tout compte, dans ce cas, de cet élément culturel .
Au fur et à mesure que j’exerçais mon ministère, je trouvais que la bible, la théologie, la morale étaient interprétées par des
occidentaux et imposées par des occidentaux, sans la possibilité d’un compromis quelconque.
Et que dire de
la structure? L’Église catholique
affiche en occident, et partout ailleurs, sa puissance qui ne reflète pas
les valeurs évangéliques, en particulier l’humilité, le renoncement, le
partage, la simplicité. Je
voyais qu’en Afrique, le continent le plus pauvre de la terre, et au Tchad, le pays le plus pauvre de
l’Afrique, l’Église catholique s‘installait avec son faste. Dès qu’elle avait quelques milliers de fidèles, elle se lançait dans la construction
de temples, de collèges , de résidences pour religieux et religieuses,
et cela dans des pays ou des régions où les gens n’ont pas de quoi
se nourrir ou de quoi s’habiller.
Je voyais qu’elle éduquait ses futurs prêtres dans le goût du luxe et du pouvoir.
Même dans les cérémonies religieuses( la
liturgie), elle était incapable de s’adapter à la vie desindigènes; au contraire, elle reproduisait le même faste romain, en
ignorant les racines culturelles de ses nouveaux fidèles. Je devenais de plus en plus critique et je comparais sa présence en Afrique à
une forme de colonialisme. Cet
état de choses non seulement m’a
amené vers la critique, que je ne me serais jamais permise auparavant, mais m’a conduit à reculer dans l’histoire de l’Église et me faire critique envers l’institution en relisant les
faits
historiques d’un tout autre oeil.
Mon intelligence était en train de faire un virage, elle n’acceptait plus les choses sans se
questionner.
Et qu’était devenu l’homme mis à l’épreuve par l’éveil de l’amour? Certes, je m’étais éloigné
de la personne qui avait causé le bouleversement dans mon coeur et le travail
intense de broussard avait occupé mon esprit. Mais j’ai vite
découvert qu’il y avait un virus qui désormais faisait son travail implacable au fond de moi. Je découvris dès les premiers temps que quelqu’un d’autre était présent avec moi. Je sentis aussi un besoin impulsif de garder les contacts, d’écrire et de lui
exprimer mes sentiments. Et
puisque je me sentais justement protégé par la distance, mon coeur et mon esprit ne se privaient pas de
s’exprimer librement. En
réalité, le virus était en train de gruger ma liberté. J’avais beau faire
des projets et les réaliser, j’avais beau me réjouir de mes succès, insensiblement s’installa chez moi un état
d’âme que j’appelle la solitude.
Je vous laisse deviner comment cette solitude est devenue lourde à porter pour un homme.
J’étais dans cet état d’esprit, vers la fin de ma quatrième année
de broussard, et je me préparais à regagner le Canada pour une
brève période de repos. J’étais
conscient que je devais faire le point sur ma vie et sur mon avenir et que je ne pouvais pas l’éviter. Il fallait
donc que je fasse un acte de détachement avant de partir. Oui, de détachement ! J’avais fait
beaucoup pour mes Marbas : j’avais mis en place une très modeste communauté; j’avais lancé les bases d’une structure très simple qui reposait sur les indigènes; j’avais donné
une instruction humaine et chrétienne à mes catéchistes, leur permettant maintenant d’être des multiplicateurs; j’avais fondé une
modeste école et bâti une petite église; j’avais aussi semé auprès
de quelques jeunes qui pourraient faire partie de la relève; j’avais
traduit les textes de base des Saintes Écritures ainsi que des textes liturgiques; j’avais réussi à écrire un lexique pour la langue
marba, le premier écrit en cette langue orale; et surtout, j’avais formé quelques indigènes à fonctionner de manière autonome. J’étais fier
de tout cela; mais il fallait que je m’en détache et espérer au fond
de moi que le pouvoir du temps et le courage des individus fassent le
reste.
Un beau matin du mois de novembre de 1969, une petite valise à la main, après avoir regardé avec émotion l’église et la maison, après
avoir serré dans mes bras mes proches collaborateurs, je me suis dirigé vers le lointain aéroport de Mondou, d’où je me suis envolé
vers mon pays d’adoption. Une
dernière joie m’attendait dans la carlingue de l’avion. Une demi-heure
après le décollage, comme par hasard, j’ai regardé le paysage sahélien et mes yeux sont tombés sur une
petite oasis, au milieu de nulle part;
j’ai reconnu ma mission de Bachoro !