LA DÉCISION DE MA VIE.
L’année 1969 s’achève et me voilà de retour à la civilisation. Quel contraste en arrivant à Montréal et quel changement ! Je remarque des transformations notables : des autoroutes, des édifices en
hauteur, une plus grande présence d’automobiles et la ville
elle-même
compte d’autres municipalités.
L’expo ’67 a amené un développement énorme. Je remarque aussi que les mentalités ont
évolué : je respire une plus grande liberté des idées et des moeurs; les
jeunes générations ont envie de se libérer du passé. Je suis sous le choc,
littéralement, comme si je venais de passer, dans l’espace de
quelques heures, de l’âge de fer à la civilisation de la vitesse. Je me sens comme étourdi dans les foules en mouvement; et mes oreilles
refusent l’agression du bruit continuel des rues, des musiques. Il me faudra
quelques semaines avant que mon organisme s’habitue à nouveau à l’environnement de la dénommée « civilisation ».
J’ai retrouvé avec une immense joie ma famille qui m’a reçu en héros, puisqu’elle était au courant de mes activités de
missionnaire. Mes parents, toujours inquiets pour moi pendant ces années
d’absence, avaient vieilli et ils se dirigeaient à grands pas vers les
soixante-dix
ans. La maladie les avait
mis à rude épreuve, même si maintenant ils jouissaient d’une santé normale.
Comme par le passé, ils étaient bien entourés. Mon
beau-frère Raymond et ma soeur Teresa en prenaient soin avec une extrême
gentillesse. Tandis que mes neveux,
cinq maintenant, les entouraient de leur tendre affection. J’étais profondément touché de voir cette petite famille grandir dans une grande simplicité et surtout de manière harmonieuse. Mon bonheur de me retrouver avec eux était tellement grand, que je ne manquai pas une occasion de leur rendre visite pendant mon long séjour à Montréal.
En homme d’action, j’étais rentré au pays avec des objectifs
précis; je devais me reposer bien sûr, mais j’avais aussi l’intention de
ramasser des fonds pour ma mission et répondre à la question de mon avenir. Sans tarder, je me suis entendu avec mes supérieurs pour ailler
prêcher pour les missions chaque fois que l’occasion se
présenterait. Je n’ai jamais fait tant de route que pendant cette période, au Québec comme en Ontario.
J’ai prêché dans les paroisses;
j’ai fait des conférences, diapositives à l’appui, dans les écoles, les maisons de religieuses, les paroisses italiennes, et jusqu’auprès
de groupes de cuisine.
L’accueil fut extrêmement sympathique partout et mes démarches furent très profitables pour la mission de Bachoro.
Comment ne pas être fier aussi de voir chaque semaine ce que mes prédications rapportaient !
Le succès était clairement moins évident dans mon autre entreprise, celle de ma remise en question. Et vous comprenez certainement pourquoi. C’est que du moment que nous avons à faire avec notre
conscience, les choses ne sont pas aussi nettes. Nous essayons
d’y voir clair, mais l’attachement au passé, l’attachement au savoir qui s’est ancré profondément en nous, la peur du changement, la peur des réactions de notre entourage, les
peur de l’inconnu, tout cela à la fois nous bloque pour prendre les décisions qui s’imposent. Je
me souviens que certains jours de l’hiver 1970, j’étais littéralement effrayé de me remettre en question et
de devoir prendre une décision.
Chose certaine, pendant ces mois, ma critique envers l’Église était sans pitié; toute sa doctrine, toute
son histoire, toute sa structure y passaient. J’ai remis en question la Révélation, j’ai remis en question les textes sacrés, le credo de
Nicée, la manière dont la théologie s’est développée, la multiplication
des sacrements, l’infaillibilité pontificale, l’Immaculée
Conception. Je suis devenu même agressif envers l’Église en reculant dans son
histoire. Ce qui m’agaçait
le plus, c’était la manière dont elle s’était approprié du pouvoir en occident. En rupture avec le judaïsme, les apôtres, en premier, s’étaient donné du pouvoir en renouvelant
le judaïsme avec les nouvelles doctrines de l’un des leurs,
Jésus. Et ils
s’en étaient faits les promoteurs. Eux et leurs successeurs,
profitant du vide politique et moral qui se créait dans l’empire romain, se sont
installés dans l’empire, prêts même à mourir martyrs pour répandre leur nouvelle doctrine.
Quelque temps après, ils pactisent avec les empereurs pour se faire
protéger et avoir la voie libre pour prêcher leur doctrine dans tout l’occident.
Ainsi protégés, en peu de temps, ils deviennent des
princes-évêques avec un pouvoir religieux et politique incontestable.
Pendant des siècles, l’Église gardera ce
double pouvoir qui la conduira à
commettre des abus que seuls les dictateurs sont en mesure de se permettre : appropriation de principautés
par la force, manigances diplomatiques, excommunications de laïcs et de fidèles, l’Inquisition sur tous les sujets, ceux de la foi et ceux
de la science; jusqu’au crime de rejeter et condamner les Juifs, en les reléguant dans des ghettos et en les soumettant aux pires
humiliations. Ce même pouvoir aveugle l’Église, à un tel point qu’elle n’est plus
capable d’évoluer avec la société moderne et elle s’ancre dans un obscurantisme sans pareil pour condamner l’évolutionnisme, étouffer
la sexualité, condamner l’avortement, refuser le mariage des prêtres, refuser la prêtrise aux femmes, condamner le divorce .
Ça remuait à l’intérieur de moi au niveau émotif également. Vous souvenez-vous que déjà au Tchad j’avais souffert de solitude et que j’avais
essayé de combler ce vide? Eh bien,
ce vide avait continué de grandir; il fallait donc absolument que je lui trouve une réponse. Je me suis d’abord posé la question : pourquoi la solitude devenait-elle
un poids, tout d’un coup? J’ai compris que,
comme j’avais étouffé tout sentiment humain pendant des années, et que pour moi c’était contre nature, mon coeur commençait à réclamer ses droits. Avez-vous déjà souffert de solitude? Si c’est le
cas, vous comprendrez alors combien elle peut être lourde à porter. On
peut travailler, on peut être en bonne compagnie, on peut s’adonner à des occupations intellectuelles, voyager, mais si votre coeur est vide, réclame de l’amour et que
vous ne lui accordez pas la permission d’aimer, vous créez et entretenez
votre solitude intérieure. Cet
introspection de plusieurs mois a fini par me faire comprendre que j’avais besoin d’aimer et d’être
aimé et que continuer ma vie dans le renoncement ne pouvait que me
rendre malheureux le reste de mes jours.
La lumière s’était faite en moi tant pour les questions de foi que pour mes besoins personnels ; j’acceptais désormais aussi le fait que j’aie à recommencer toute
ma vie.
Un jour du printemps 1970, je me suis présenté à mon supérieur et
je lui ai fait part de la démarche entreprise depuis plusieurs mois et
aussi de ma décision de retourner dans le monde. Il fut sérieusement affecté par ce que je lui annonçais;
il reconnaissait ce que j’avais apporté à la communauté et surtout il était affligé du fait que je ne puisse
continuer
mon oeuvre chez les Marbas.
Il m’a souhaité de vivre heureux et je suis parti faire le saut dans le vide: le monde! Vingt-quatre ans s’étaient passés depuis le jour où j’avais mis pied dans un monastère.