1974 : Cher fils, il y a des faits de la vie que l’on ne peut jamais oublier et qui
nous suivent tout au long de notre existence.
Dans le coeur de
tous les pères, il y a une multitude de souvenirs dans sa relation avec
ses enfants qui font sa joie tout au long de sa vie. C’est quelques-uns de
ces souvenirs que je veux partager avec toi.
C’était le 20 juin 1974,
vers les neuf heures du matin. Je
venais de partager avec ta mère
les neuf mois de ta gestation et dans les derniers temps, nous attendions
ta venue avec anxiété. L’obstétricien
nous avait prévenus que ta
naissance ne pouvait avoir lieu que par césarienne. Et cela
m’inquiétait au plus haut point, puisque les risques étaient plus élevés pour ta
mère. Je me souviens d’avoir accompagné
ta mère avec une
certaine sérénité jusqu’à la salle d’opération, mais les deux heures qui
suivirent furent extrêmement longues pour moi.
Je ne sais pas combien de
fois ce matin là j’ai parcouru ces interminables corridors de l’hôpital
Sacré-Coeur.
Finalement, vers les dix
heures trente, je t’ai vu
sortir le premier de la salle d’opération; tu étais là, encore un peu violacé,
qui affichais une excellente santé.
Quelle émotion de te voir, de
voir la chair de ma chair, de penser que j’étais père, que j’avais
donné la vie à un être humain, que cet enfant que j’avais devant mes yeux
serait la continuité de moi-même, que je l’aurai vu
grandir, que je
l’aurai vu devenir un homme, que j’aurais la responsabilité
de l’aider à devenir un homme ! Crois-moi, à ce
moment là, je
me suis senti tout petit et faible, comme si on venait de me mettre le
poids du monde sur les épaules.
L’instinct de protection se
réveilla le premier et de manière
tellement forte que je ressentais la peur de ne
pouvoir être à la hauteur. Que de
précautions quand je t’ai ramené à
la maison, comme si je transportais sur la banquette arrière de la
voiture un objet du cristal le plus délicat !
Que d’inquiétude
les jours et les nuits qui suivirent, pour la nourriture, les courants d’air,
ton sommeil ! Que de réveils au plus
faible de tes pleurs et que
de promenades dans la maison pour te redonner le sommeil ! Mais tu étais devenu le centre de ma vie,
donc rien ne me dérangeait pour
t’assurer de ma présence. Tu étais pour
moi le plus beau cadeau de
ma vie.