LA PELLEGRINA
(La Pèlerine)
Le pèlerinage fut, pendant des siècles, dans
la région du Molise, l’expression d’une foi
vivante. Les croyants assouvissaient dans le pèlerinage leurs
besoins d’expiation et de supplication. Ma mère était imbibée de cette culture, mais
vraiment profondément.
Elle qui avait un tempérament entreprenant
prenait un
grand plaisir à organiser des pèlerinages.
Je me souviens du premier pèlerinage auquel
j’ai pris
part, moi aussi.
Avec un groupe de sept ou huit de ses amies,
elle chercha
un moyen de transport et le choix se porta sur
un gros
chariot tiré par des boeufs. Cela, bien sûr, devait nous permettre, de temps en temps, à tour de rôle, de nous reposer les jambes de la longue marche
(125km...).
Un beau matin de printemps, le groupe, guidé
par le
charretier, entreprit le voyage en direction
de Monte
Sant’ Angelo sur le massif du Gargano.
Chacun n’avait emporté que le linge qu’il portait sur le dos, quelques
lires
italiennes en poche, et un baluchon rempli de
légumineuses
séchées.
On traversa les collines, les plaines et les
villages (Bonefro, Santa Croce, Torremaggiore, San
Severo, San Marco in Lamis, San Giovanni Rotondo, Monte
Sant’Angelo) en chantant et en priant à haute voix. Chaque soir, un villageois nous offrait le
refuge pour la nuit.
Nous dormions heureux sur la paille qui nous était accordée et
repartions le lendemain vers notre destination.
La dernière journée fut marquée par l’ascension de la montagne qui
domine à pic le golfe de Manfredonia..
Enfin le sanctuaire, un sanctuaire pas comme
les autres!
Une fois la barrière traversée, nous nous
engouffrâmes dans le
ventre de la terre, marche après marche;
certaines femmes
y avançaient à genoux, nullement découragées
après sept longues journées de marche , jusqu’au moment
où nous
nous retrouvâmes dans une cathédrale à même la
grotte, éclairée seulement par des lampes à l’huile et
des centaine de chandelles. Ce fut l’explosion de toutes les émotions,
pour ces femmes, avec des cantiques, des prières et des
larmes... Elles venaient toutes de
réaliser les voeux qu’elles portaient dans leur coeur.
Il y eut bien sûr d’autres pèlerinages qui
revenaient chaque année, comme celui de Monte Castello ou
celui de la nuit du samedi saint. Celui de Monte Castello, - là aussi j’y participais chaque fois- avait lieu en été. Il était à peine à deux heures de marche de mon village. Ma mère me racontait que sur la colline où avait été bâti le sanctuaire à la Sainte
Vierge, existait autrefois un petit village qui avait été détruit par un
tremblement de terre à la fin du XIX siècle.
Les gens restés en vie, avaient édifié le
sanctuaire à la Vierge pour la remercier d’avoir eu la vie
sauve. Elle me parla aussi d’apparitions. Il y avait une particularité qui
m’impressionnait chaque année quand j’arrivais à ce sanctuaire. Une très vielle dame était la gardienne des lieux. Elle recevait les pèlerins et après la visite du sanctuaire, elle oignait
d’une huile bénie
tous les pèlerins, un à un. Mais ce qui m’impressionnait le plus était son âge, la grotte qu’elle
habitait et la bière qui devait servir à sa sépulture installée à
coté de son lit.
Un autre pèlerinage qui revenait
annuellement - la participation à ce dernier m’a toujours été
défendue- était celui de la nuit du Samedi Saint.
Ma mère et son groupe partait à la noirceur,
le soir du Vendredi Saint et rentrait au village le Samedi Saint au matin. Le parcours ressemblait à un chemin de
croix. Le groupe partait d’une église du village, après la
bénédiction du curé et se dirigeait vers le Calvaire situé au
sommet du village; ensuite, il continuait vers le
Saint-Rédempteur (statue du Sacré - Coeur installée au sommet le plus
haut de la région) et aboutissait, au coeur de la nuit, au
sanctuaire de la «Difesa» où, semble-t-il, la Sainte Vierge
était apparue au début du siècle. Après cette étape, «les saintes femmes» (c’est ainsi qu’on appelait les femmes de ce
groupe) revenaient vers le village pour se diriger
vers le cimetière du village pour prier pour la résurrection des
morts. C’est à ce moment, vers les 5
heures du matin, que je les entendais passer sous ma fenêtre. Dernière étape : elles se présentaient à
«l’église mère», (Chiesa Madre), pour recevoir à nouveau la bénédiction du
curé. C’était l’heure où le Christ était ressuscité! Ma mère, comme son groupe, après une nuit de cantiques et de prières,
rentrait chez elle pour assumer joyeusement les labeurs
de la journée.