Tous les émigrants sont des déracinés. Ils
doivent tout abandonner, famille, village, maison,
jusqu’à leurs morts. Quelle raison majeure réussit à convaincre ma
mère de tout laisser pour venir en Amérique ? L’amour pour son mari à qui elle avait refusé
de partir unepremière fois après son mariage ?L’amour de sa propre mère avait été plus fort
que celui pour son mari. Peut-être l’amour pour sa fille à laquelle
elle voulait assurer un avenir? La misère noire dans laquelle elle se retrouvait après la guerre? Le découragement de mon père à peine revenu des camps de
concentration et qui ne pouvait trouver de travail pour
nourrir sa famille? Le départ de centaines de personnes qui chaque
mois quittaient le village? Toutes ces raisons ont certainement convaincu
ma mère de partir pour l’Amérique.
Je la revois, avant son départ, vendre ce
qu’elle avait de plus précieux, les pièces de son trousseau
personnel qu’elle aurait voulu garder jusqu’à la mort
comme toute femme de chez nous. Mais il fallait qu’elle le fasse pour pouvoir
payer la traversée de l’Atlantique.
L’Atlantique…
quelle épreuve traumatisante pour elle! Pendant onze jours, du Havre à Halifax, elle
dû rester allongée sur son lit de cabine, sans pouvoir
garder une cuillerée de soupe dans son estomac. Quel choc aussi, le voyage entre Halifax et
Montréal ! Pendant vingt-quatre heures, elle ne vit que
des paysages interminables, couverts de neige. C’était cela son nouveau pays?
De la neige ? Et une
couverture blanche sous un ciel de plomb?
Elle découvrit vite que sa nouvelle terre lui
imposerait d’autres souffrances. La première année, elle dut subir les pressions de sa soeur Maddalena exigeant qu’on lui rembourse rapidement les trois mille
dollars avancés pour le voyage. Ensuite, elle dû se plier à servir
des «bordanti» (chambreurs : jusqu’à
huit) pour pouvoir payer la dette du voyage. Elle dut envoyer sa fille encore toute jeune
(16 ans) travailler dans les manufactures, mal habillée et mal
chaussée. Elle entretenait l’appartement, cuisinait,
lavait et repassait le linge pour sa famille et pour les bordanti. Chapeau! Il faut être immigrant pour pouvoir se dépenser autant dans le but de se sortir de la misère
et rebâtir son avenir.