DANS LE GRAND NORD ONTARIEN.
L’attente est toujours trop longue quand nous sommes dans le noir
face à notre avenir. Cela faisait
presque deux mois qu’on m’avait retiré de l’enseignement; j’attendais dans une certaine résignation
avec l’espoir que je sois consulté et que l’on tienne compte de mes capacités
et de mes limites. Avec des confrères, je faisais différentes hypothèses, mais j’étais
loin de la réalité. Finalement, au début du mois d’août, le supérieur me
convoqua pour m’annoncer la nouvelle. Il essaya de me faire comprendre qu’il n’avait pas été facile de
prendre la décision, soit pour des problèmes insolubles reliés à certains confrères, soit à cause d’exigences posées par certains supérieurs eux-mêmes, pas faciles à contenter. J’ai compris à ce moment-là que des religieux avaient été désignés comme vicaires de paroisse,
mais qu’ils avaient tout simplement refusé ce poste. Et donc, que la décision à mon sujet avait été prise parce que
d’autres n’avaient pas voulu accepter le poste qui m’était dévolu. Finalement, il m’annonça que j’avais été nommé vicaire à la paroisse
Notre-Dame- de-Lourdes de Timmins.
À
cette nouvelle, je suis resté figé.
Pourquoi n’ai-je pas réagi pour lui faire savoir que ce n’est pas à cela que
je m’attendais? Pourquoi ne lui
ai-je pas fait valoir que, suite à mes études spécialisées en histoire, je ne
me voyais pas tellement dans le ministère paroissial? Pourquoi ne lui ai-je pas rappelé que le
travail auprès des Italiens aurait été beaucoup plus facile pour moi, puisque je connaissais mieux leur mentalité?
J’ai gardé le silence. Je crois
que devant la difficulté de remplir le poste, ils avaient besoin de
trouver un candidat soumis; et ils le trouèrent dans ma personne.
Ma famille fut déçue à son tour.
J’ai essayé de leur faire voir que l’éloignement ne m’empêcherait pas de les voir de temps en temps, mais je savais que les occasions seraient rares.
Un matin, j’ai pris le train à la gare d’Ottawa et je me suis dirigé vers ma nouvelle destination. En faisant le trajet, je compris combien ce lieu était lointain.
Après avoir traversé la chaîne du massif laurentien, je me suis retrouvé sur un haut plateau où la
forêt s’étendait à perte de
vue. Je ne voyais plus de villes, mais seulement quelques villages très éloignés les uns des autres. À une centaine de kilomètres de Timmins, des tours, au beau milieu de nulle part, firent leur
apparition; je me suis alors souvenu que
j’allais habiter une région minière. En fait, cela faisait déjà quelques dizaines d’années que des
investisseurs américains et canadiens exploitaient ce territoire
du nord ontarien riche en
minerais, en particulier en métal
jaune.
Les travailleurs étaient
arrivés d’un peu partout, après la crise des années trente, de Terre-Neuve, du Cap Breton, de la Gaspésie, du
Québec. Et la ville était
devenue une
société des nations où se côtoyaient Canadiens français, Italiens, Lituaniens, Polonais, Allemands ,etc.. Elle ne présentait rien d’attrayant; à part quelques édifices gouvernementaux et trois ou quatre églises de diverses allégeances chrétiennes, le reste de
la ville ressemblait plutôt à un village construit à la hâte pour
loger les mineurs et leur familles qui affluaient de toute part.
Les Canadiens français, eux, s’étaient regroupés dans la basse ville, un quartier encore plus modeste que les autres. ( Leurs habitations du reste ne leur appartenaient pas, puisqu’elles leur étaient louées par la
compagnie minière) . Ils formaient
dans la ville la communauté la plus homogène et la plus nombreuse, tous les autres groupes s’identifiant plus à
la communauté anglophone. Et comme ils
étaient catholiques, ils se donnèrent leur propre paroisse, construite à la force de leurs bras
et
de leurs épargnes : Notre-Dame-de-Lourdes. C’est l’évêque de Timmins qui avait confié la paroisse aux Capucins, reconnus comme un ordre religieux très proche du peuple.
C’est dans cette ville et dans cette paroisse que je suis arrivé, ce lointain été de 1962. La toute
petite communauté des Capucins (quatre ou cinq, dont un
frère convers) me reçut comme l’aurait fait une petite famille, avec à la fois une grande simplicité et
beaucoup de chaleur. Une nouvelle
expérience commençait dans ma vie.