LES GRANDS- PARENTS
J’ai eu la chance de côtoyer mes deux
grands-parents maternels. Quels moments privilégiés de mon enfance! Quand je pense à eux,la première image qui fait surface dans mon
esprit est celle de deux personnes attentives et douces à mon égard. Nous habitions un peu éloignés de chez eux et pourtant, que mes parents soient au travail ou pas, mon plus
grand plaisir était de me rendre à tout bout de champ chez
eux. Mes grands-parents étaient
pauvres, même s’ils avaient déjà élevé leurs enfants.
Ils vivaient vraiment au jour le jour, de leur
humble travail, sans aucune pension. Et pourtant ils se souciaient de moi; ils allaient jusqu’au point de se priver de
nourriture pour s’assurer que j’aie de quoi manger.
Mon grand-père était foreur et constructeur de
puits. Ma grand-mère était coiffeuse ambulante. Je les ai vus tous les deux à leurs
tâches. Un foreur de puits était embauché par un constructeur de
puits. Dès qu’un particulier voulait construire un puits
(en général
sur son terrain, près de sa maison ou à la
campagne), le constructeur demandait mon grand-père qui s’amenait sur les
lieux et se mettait immédiatement à la tâche. Les trois étapes (creusage, parois de soutènement et finition)
étaient assez longues, tout dépendant à quelle profondeur le foreur rencontrait la veine d’eau. Une ou deux fois j’ai assisté à son travail: à
ce moment-là, je n’évaluais pas encore combien son travail
pouvait être dur et
combien de risques il faisait courir. Je voyais mon grand-père à cinq, dix, trente
pieds de profondeur, creuser avec un pic et une pelle.
Aujourd’hui, je comprends combien cela devait
être dur de travailler au fond d’un trou, à
l’étroit, avec l’air qui se raréfie, à la chaleur et sous la menace
que la terre cède et l’ensevelisse. Je me souviens de son habilité à monter le mur circulaire qui servait à
retenir l’eau.
Après le travail, mon grand-père, pour se restaurer, allait, si ses moyens le lui permettaient prendre
un verre de vin du pays à la « cantina » (buvette), où il se
plaisait à parler de son
dur boulot.
Le travail de ma grand-mère était spécial, lui
aussi. Le métier de coiffeuse était traditionnel, comme celui de foreur de puits. Les femmes qui l’exerçaient étaient
peu
nombreuses dans le village. Ma grand-mère partait de chez elle et se rendait au domicile de ses
clientes. S’il faisait beau, elle les coiffait à
l’extérieur, à l’ombre d’un arbre ou de la maison, autrement à
l’intérieur. Il m’est arrivé de prendre part à cette scène,
de suivre des yeux l’habileté de ma grand-mère et surtout
d’écouter le bulletin des nouvelles du village......!
Un travail plaisant, n’est -ce- pas ? Mais encore plus agréable quand la coiffeuse était chargée par
la cliente de faire des démarches auprès des familles qui
avaient des filles ou des garçons à marier. Et voilà que la coiffeuse devenait «ambassadrice». Tâche délicate que celle-là, mais elle aboutissait parfois. Une de ces coiffeuses « a peshuotte» (l’entremetteuse), était
renommée pour ses succès dans le domaine. Quand ma grand-mère rentrait chez elle, elle ramenait à la maison les fruits de son travail, des biens en nature, saisonniers, plus que de
l’argent.
Mes deux grands-parents avaient quelque chose
en commun : il se plaignaient peu de leur état de
pauvreté matérielle
- ils ne voulaient pas nous faire de peine, peut-être- .
Par contre, ils exprimaient souvent leurs peines au sujet de leurs enfants. Ils en parlaient entre eux, ils en parlaient à leurs amis, surtout qu’ils se
sentaient impuissants.. L’un deux, Nicolino, était porté disparu après
la première guerre mondiale.
Une autre, Maddalena, avait suivi son mari émigré au Canada.
Ma mère qui se démenait tout le temps pour survivre.
Mon oncle Giovanni qui avait des problèmes de ménage.
Tout cela les accablait et c’était «la seule et grande misère» pour eux. Il fallait que je parle ici de mes grands
parents,
d’abord
pour vous les faire connaître, ensuite aussi pour que vous sachiez quels parents a eu ma mère. Je vous ai dit qu’elle avait eu la chance de faire son cours primaire.
Mais elle n’alla pas plus loin dans son instruction. Elle fut tout de suite après catapultée dans la vie.