Musée de la Civilisation, Pierre Soulard.
 
 

 Q U É B E C : N A T I O N A L I S M E
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ARTICLES DANS CETTE PAGE :

Réflexions d'un neo-québecois (N.Franco)
Assumons l'idendité québecoise (J.Letourneau)
De la nation culturelle a celle politique (C. Taylor)
Les conditions gagnantes... (D.J. Philosophe)
Grande histoire d'une petite colonie (C.Monpetit)
La nation québecoise (M.Venne)
La révolution tranquille (S.Gallipeau)
Les trois peuples fondateurs (D.Delâge)
Les origini d'un popolo (N.Franco).

   REFLEXIONS D'UN NEO-QUÉBECOIS

  Avant de vous parler de la région que j'ai quitté, pour devenir québecois,  je tiens à vous livrer ces quelques réflexions.      Mon pays  d'origine, l'Italie, m'a nourri de son histoire, de ses arts, de ses traditions, de son patriotisme.

C'est en Italie que j'ai appris à aimer et admirer les peuples anciens du pays, étrusques, samnites, grecs, romains.

C'est en me nourrissant de l'histoire des trois derniers siècles, que j'ai forgé mes sentiments patriotiques, en revivant les luttes des peuples italiens pour se liberer des jougs éspagnol, français et particulièrement autrichien.

C'est par cette histoire, dont les héros furent les écrivains, les philosophes, les politiciens et le peuple, que j'ai vu mon pays se libérer et s'unir, pour être le pays d'aujourd'hui.

 C'est dans mon pays que j'ai été nourri par les arts en général, l'architecture, la sculpture, la peinture, les arts décoratifs.      C'est  ainsi  que lors de mes études j'ai voyagé à travers l'architecture romaine, celle romane, la gothique, la classique,  la baroque et la moderne.  C'est ainsi que j'ai connu les maîtres de la peinture, à partir de sa naissance avec Giotto,  jusqu'au vingtième siècle.

   Et que dire de l'influence de la litterature, ancienne ou moderne, sur mon esprit, en partant de Ciceron, Séneque, en passant par Dante et Petrarca,  jusqu'aux  modernes,  comme Manzoni, Foscoli et Pellico.////

Raileurope.com: See Europe by train

 Le jour où je suis arrivé sur les rives du saint Laurent,  j'avais l'ouverture  pour comprendre ce nouveau pays.     Ainsi mon cheminement pour le comprendre s'est fait par les voies inévitables de l'histoire, des arts et la culture en général.

  C'est peut-être pour cela qu'aujourd'hui je comprends les aspirations du peuple québecois ou que je porte une grande admiration aux colosses qui ont façonné l'histoire de ce peuple.

Je dois à ce pays de m'avoir à son tour nourri de multiples manières, mais je suis aussi fier d'avoir contribué modestemment à son développement et à son devenir.

 En conclusion,  aujourd'hui,  je peux dire, fièrement, que je porte deux pays dans mon coeur,  le premier pour m'avoir façonné pour la vie,  le deuxième pour m'avoir permi de grandir dans les sillons de la vie.Nicola Franco

LUSH Bath bombs 

Assumons l'identité québécoise dans sa complexité
  Il faut prendre acte sur le plan politique de cette
  ambivalence au lieu d'essayer d'en sortir
 

                              Jocelyn Létourneau
                      Professeur d'histoire de l'Université Laval

  <>L'idée de nation québécoise a  fait du chemin dans l'espace  public depuis quelque temps.   Aux dires de plusieurs, elle  s'impose comme solution  conceptuelle et politique aux    blocages qui minent la société
québécoise du double point de vue de ses représentations  globales et de son devenir  collectif. L'horizon étant bouché, il faut changer de   paradigme.
  Il y a là, assurément, diagnostic  rapide et convaincu.  On pourrait réfléchir à la question de l'avenir du Québec sous u
angle différent. En commençant par nuancer cette vision tragique   du pays qui fait office de postulat pour bien des petits et grands  penseurs décidément mélancoliques.

  Dédramatiser

Si l'on rapproche le Québec d'autres sociétés comparables, on constate qu'il est marqué par des problèmes semblables:  vieillissement de la population, hausse de la demande d'emploi,endettement des ménages et des administrations publiques,  précarisation du travail, effets pervers causés par la révolution  technologique permanente et la mondialisation du capital, tendance  à la «corporatisation» du tissu social, etc.

             Or, aucun État, aucune société n'a pour l'instant trouvé de solution
             globale à ces casse-tête. On peut bien prétendre, au Québec,
             disposer d'un modèle qui, s'il était possible de le mettre en uvre
             dans toute son extension et au delà de la tutelle d'Ottawa,
             favoriserait la résolution de ces problèmes. Au fond, personne
             n'est dupe d'un tel mantra. Faut-il pour autant envisager la situation
             comme étant désespérée? Non. Il suffirait, de la part des uns et
             des autres, d'un peu plus de bonne volonté et de raison
             accommodante et d'un peu moins de dogmatisme et de
             chauvinisme pour améliorer sensiblement les choses. Les grands
             recommencements ne sont pas toujours nécessaires pour faire
             advenir ce qui paraît juste et bon. Le progressisme consiste parfois
             à empêcher que les mondes ne se défassent trop.

             Si l'on observe par ailleurs la société québécoise dans l'étendue de
             sa vitalité quotidienne, elle ne souffre d'aucun mal de réciprocité
             entre ses membres. Les cultures qui, au sein du territoire
             québécois, se tolèrent, se respectent et se croisent dans des
             échanges fructueux sans jamais cesser de se réactualiser dans leur
             identité, leurs héritages et leurs idéaux font du Québec un lieu
             enviable où vivre et s'accomplir. Cette dynamique interculturelle
             n'empêche d'ailleurs nullement la structuration tranquille, au
             Québec, d'un espace public commun qui est déjà très largement
             francophone.

             Évidemment, personne ne niera que, entre ces cultures se
             rencontrant et négociant leur aspiration à être, il existe des
             tensions, des rapports de force, des ambassades plus ou moins
             habiles visant à l'établissement de modus vivendi dont certains
             seront endossés par l'État. On aurait tort de voir dans ces éclats la
             manifestation d'une impasse quelconque. La tension n'est pas une
             propriété périlleuse de l'expression démocratique. Elle est l'alpha
             et l'omega de cette démarche infinie d'accommodements
             réciproques, dont l'équilibre est toujours à refaire, et qui marque la
             nature des rapports que se vouent des groupes vivant en situation
             d'interdépendance contrainte.

             À l'heure actuelle, on a d'ailleurs l'impression que cette tension,
             loin d'être destructrice d'interaction, aliénatrice d'identité ou
             annonciatrice de dérapages, est plutôt créatrice de compromis
             acceptables pour tous les individus et groupements culturels

           formant ensemble, dans leur asymétrie démographique, la société
             québécoise.

             Dans mon esprit, ce compromis n'exprime pas l'atteinte d'un
             consensus entre les parties ni ne traduit l'oblitération de la tension
             existante. Il rend compte davantage d'un état de cette tension qui,
             pour la majorité des Québécois, paraît viable. Cette tension est
             par définition instable. Pour cette raison, elle préoccupe bien des
             penseurs qui souffrent mal l'incertitude qu'elle contient. Se défaire
             de cette tension, quitter l'ordre des équilibres oscillants qu'elle
             comporte pour parvenir à un lieu d'intégration symbolique et
             politique qui éclaircirait les situations, telle est la solution contenue,
             à l'état de projet et d'espoir, dans l'idée de nation québécoise.

             Or, il se pourrait bien que sortir de l'univers de tension qui
             constitue le lieu d'être (et de réciprocité vertueuse aussi) des
             Québécois soit une option qui, malgré ce qu'elle annonce, ouvre
             au pire plutôt qu'au meilleur.

                         Maintenir une tension créatrice

             À plus d'un titre, l'idée de «nation québécoise», à l'instar de celle
             de «nation canadienne», pose en effet les conditions d'une
             dissolution de la tension dans laquelle la formation sociale du
             Québec, comme celle du Canada, s'est construite dans le temps.
             Dissolution, ici, ne signifie pas destruction des parties formant un
             tout. Entendons plutôt désactivation, réduction, voire banalisation
             et, ultimement, indifférence envers ces parties au profit de
             l'hypertrophisation du tout: la nation, qui en arrive à ne plus avoir
             de consistance tellement elle a été mise à distance de l'histoire et
             de la réalité sociologique qui l'a fait et l'anime toujours.

             Parler de nation québécoise et envisager le Québec comme un lieu
             politique entier, siège d'une communauté inclusive de tous ses
             membres et avivée par une identité collective englobante de toutes
             les autres - ce qui est bien la définition de l'État souverain -, c'est
             chercher à refonder une société dans le détachement immodéré de
             ce que fut son passé et de ce qu'est son présent.

             Or, le défi qui s'offre à ceux qui entendent reformuler la
             représentation globale du Québec n'est pas de parvenir à une
             vision univoque de la nation, hier, aujourd'hui et demain.
             L'historicité québécoise est fondée sur une tension irréductible
             entre les composantes de la société québécoise au même titre que
             la condition identitaire des Franco-Québécois repose sur
             l'ambivalence d'être du groupement. Vouloir sortir de cette tension
             ou de ces ambivalences, donc chercher à résoudre l'«équation

Find your special someone          
  identitaire» du Québec en éliminant l'une de ses variables pour
             simplifier le problème et aboutir à une solution définitive, c'est se
          méprendre sur ce qu'est la condition québécoise, c'est s'éloigner
             de ce que veulent les Québécois.

             Dans la reconnaissance de cet identitaire plein de tension et
             ambivalent des Québécois réside d'ailleurs la fortune de tout
             politicien qui entend obtenir l'appui de la population. Dès lors
             qu'un leader se propose de faire sortir les Québécois - les
             francophones en particulier - de l'espace de tension accepté entre
             les six pôles dialectiques de leur identité collective (le désir de
             refondation et la volonté de porter un héritage, le refus d'être
             assimilé et la crainte de se voir excentrer, le foyer québécois et une
             certaine vision du Canada enchevêtrée dans l'idée de canadianité),
             il se heurte à beaucoup de réserve.

             Pierre Trudeau, qui entendait accélérer l'émancipation des siens en
             les faisant se dépasser dans un élan de canadianisation défini sous
             l'angle de l'idéal civique et multiculturel, a ainsi échoué dans sa
             mobilisation. Il en fut de même pour les indépendantistes qui
             offraient à leurs compatriotes d'échapper à leur condition
             ambivalente en les faisant se projeter dans un avenir où l'Autre
             serait ou bien complètement en dehors du Soi (le Québec séparé
             du Canada), ou bien entièrement absorbé dans le Soi (le Québec
             comme un Autre). Dans les deux cas, une majorité de Québécois,
             les francophones en tête, préférèrent s'en tenir à une position
             mitoyenne, sorte de «posture politique optimale» leur permettant
             de conserver une tension bienheureuse entre les interfaces de leur
             identité.

             On comprend de ce point de vue la fortune relative, auprès des
            francophones tout au moins, de l'idée de souveraineté-partenariat
             - dont la frontière avec celle de fédéralisme asymétrique, formule à
             laquelle se rallieraient bien des Québécois non-francophones si
             cette option leur était lucidement présentée, est loin d'être
             tranchée. Dans l'optique d'une forme politique reconduisant les
             tensions et ambivalences constitutives de la formation sociale du
             Québec, la souveraineté-partenariat apparaît comme une façon de
             reconfirmer la majorité dans son lieu d'être pérenne, celui de la
             jonction entre ses contraires complémentaires et cumulatifs. C'est
             cette situation «flottante» que les tenants de l'idée de nation
             québécoise cherchent à dépasser à tout prix.

             Il y a là méprise. Le défi, en effet, n'est pas d'outrepasser ou de
             nier la condition identitaire des Québécois. Il s'agit plutôt de
             l'assumer et de l'apprécier dans ce qu'elle est, notamment dans ses
             ambivalences dialectiques, en sachant découvrir le potentiel
             d'accomplissement que recèle cette particularité d'être et de
             s'affirmer.

                    La canadianité de l'ambivalence québécoise.

             Il n'est pas facile de comprendre l'ambivalence des Québécois,
             celle des francophones en particulier. Il est encore plus ardu
             d'envisager cette ambivalence comme lieu d'être et moyen
             d'épanouissement possible pour le groupement. Pourtant, c'est en
             pénétrant l'impensable signification de cette ambivalence que l'on
             se met dans une posture féconde pour saisir la condition identitaire
             complexe et non malheureuse des Québécois.

             On n'épuisera pas ici le sujet. On se contentera de discuter
             brièvement d'une seule composante de l'identitaire québécois (que
             les tenants de la thèse de la nation québécoise ont d'ailleurs
             tendance à négliger), celle de la canadianité.

             Nous assumons d'emblée que la canadianité est une
             caractéristique constitutive de l'identitaire et de l'imaginaire
             francophone, une propriété encore active de l'«être collectif
             québécois» vivant et se représentant. Il importe toutefois de
             préciser en quoi consiste au juste cette idée de canadianité.

             On évitera ainsi de la réduire à un sentiment d'allégeance ou
             d'appartenance à la nation du Canada. On renoncera de même à
             la définir comme ce précipité identitaire découlant du processus de
             formation de l'État du Canada ou de l'entreprise de
             canadianisation du pays. En fait, la canadianité fait moins référence
             à la réalité institutionnelle du Canada ou à la figure emblématique
             actuelle du Canadien qu'à l'une des dimensions centrales de
             l'expérience historique canadienne. Une dimension, il faut
             l'admettre, qui s'étiole toutefois à mesure que se rétrécit la
             mémoire du pays et qu'abdiquent ses leaders devant le défi de
             s'élever au rang de visionnaires.

             Pour faire vite, on dira de la canadianité qu'elle est cette
             propension à reconnaître et à assumer que le conflit, les tensions et
             les dissensions sont au cur des rapports d'interdépendance entre
             groupements, que, du choc entre ces dynamismes contradictoires,
             naissent des ouvertures, des possibilités et des espoirs pour
             l'avenir et que, en conséquence, l'activité politique ne doit pas
             épuiser sa vitalité dans le banal aménagement de ce qui est
             seulement supportable par défaut d'imagination, mais doit tendre,
             en tout temps, à la négociation de dénouements réputés
             impossibles.

             Ainsi définie, la canadianité renvoie au potentiel de régénération du
             pays par usage, emprunt ou exploitation des dispositions et des
             inclinations à la conciliation des contraires contenues dans le
             processus de sa formation historique. La canadianité est en
             quelque sorte ce capital de bonté, d'accueil et de médiation
             accumulé dans l'histoire du pays par ses acteurs. Sous ce rapport,
             la canadianité apparaît comme l'utopie réalisable du Canada dont
             est également le Québec. Elle est l'expression de la raison sensible
             des Canadiens dont sont aussi les Québécois et les autochtones.
             La canadianité reste, pour les Québécois, une valeur positive qu'ils
             ont contribué à construire et dont les fruits pourraient être
             exploités pour bâtir l'avenir. On comprend qu'ils ne veulent pas
             s'aliéner un tel patrimoine.

             Bien sûr, personne ne prétendra que l'histoire de l'expérience
             canadienne se ramène à une grande victoire du «principe
             accommodant» ou de l'«élan transcendant» contre les pouvoirs ou
             l'inconscience. Au contraire, les inepties, les erreurs et les
             irresponsabilités individuelles ou collectives dans la gestion des
             contingences du politique sont une constante du passé du Canada.

             Il appert toutefois que, si l'expérience canadienne s'est révélée le
             théâtre de rapports de force résolus ou tranchés de manière
             souvent malheureuse ou maladroite (qualifions ces gaucheries de
             blessures), elle n'a, en même temps, jamais cessé d'être un terrain
             de dialogue entre acteurs et groupements cherchant, depuis leur
             position respective, à s'affirmer sans démentir leur quête (parlons
             ici de possibilités).

             Ainsi, c'est dans l'espace politique créé par la tension perpétuelle
             entre le désir, par la majorité anglophone, de marginaliser le fait
             français en Amérique (blessure) et la nécessité et l'opportunité de
             dialoguer avec les francophones pour aménager leur soif de
             perdurer et leur volonté de s'affirmer (possibilité), que ces
             derniers, depuis le(ur) foyer québécois, se sont élevés comme
            communauté politique majeure au Canada. Cette tension est celle
             qui a également marqué le rapport des autochtones aux
             non-autochtones, au départ tout au moins et depuis quelque temps
             aussi.


                            Le devoir de persévérer

             Penser l'avenir du Québec sans prendre en compte la centralité du
             fait canadien dans l'identité québécoise, c'est comme penser
             l'avenir du Canada en négligeant la centralité du fait français dans
             l'identité canadienne. Dans les deux cas, c'est contribuer à l'oubli
             d'une mémoire et d'une histoire du pays plutôt qu'à leur
             revivification. C'est de même se contenter d'envisager l'expérience
             historique canadienne sous l'angle indépassable et unique des
             blessures (perspective francophone) ou du «bouton à la face du
             pays» (perspective anglophone), plutôt que sous l'angle des
             possibilités, des réciprocités et des partenariats. Au fond, c'est
             refuser d'admettre que l'expérience historique canadienne ne se
             donne à voir et à comprendre que par l'entremise des notions
             dialectiques d'«équilibre instable», de «proximité distante», de
             «maillages dissonants», d'«interdépendance orageuse», etc.

             Ce refus est symptomatique de ce qui caractérise, au delà de leur
             discorde apparente, les théoriciens et partisans de la nation
             québécoise et ceux de la nation canadienne: une incapacité
             d'assumer la complexité et l'entremêlement salutaires des situations
             empiriques, une démission devant le défi cardinal du politique de
             transformer les problèmes en projets.

             Reste, comme horizon libérateur, l'obligation de penser
             l'impensable et celle de venir à bout de l'impossible.
 


  

De la nation culturelle à la nation politique
 

                                Charles Taylor
                                  Philosophe
 

             Il faut être impitoyable pour tous nos   mythes essentialistes Comment
             «penser» une nation? Et pourquoi    faut-il le faire? «Nation» se dit en deux
             sens depuis deux siècles, depuis l'aube   de l'ère démocratique. Il y a la nation
             culturelle ou linguistique ou historique    («la nation canadienne-française», par
             exemple) et la nation au sens politique.Celle-ci est le «souverain», elle est
             l'ensemble de ceux et celles qui   décident collectivement de leur sort
             dans un régime démocratique.

             Or qui décide ensemble doit aussi délibérer ensemble, et il n'y a
             pas de délibération collective possible qui ne soit encadrée par un
             accord de fond, sur des principes, des buts, des valeurs clés. Bien
             entendu, ceux-ci évoluent, sont même le lieu de contestations
             partielles. Mais ils ne sauraient être tous mis en cause à la fois,
             autrement, la discussion se désagrège, ne s'organise plus autour de
             questions communes. On est au bord de la rupture.

             Une démocratie implique donc une nation politique, et la nation
             politique a besoin d'une définition commune, au moins des
             matières à contestation généralement reconnues. Elle a besoin de
             ce qu'on pourrait appeler une «identité politique» qui entretienne
             un rapport complexe, mais fondamentalement ouvert et accueillant,
             avec les multiples identités personnelles de ses membres.

             Mais les nations ne se préoccupent pas toujours de leur identité.
             Ce qui nous oblige à le faire dans le Québec contemporain, c'est
             une diversité qui rend difficile une identité politique commune.

                       Trois dimensions de notre diversité

             Rappelons les trois grandes dimensions de notre diversité
             identitaire: 1- il y a la différence entre les autochtones, les
           «premières nations», et ceux qui sont venus dans la foulée de la
             colonisation européenne; 2- il y a la différence entre majorité
             francophone et minorité anglophone; et 3- il y a la diversité de
            ceux qui sont venus et viennent encore nous rejoindre de toutes les
             parties du globe.

             Tout cela a créé une extraordinaire variété et une richesse
             d'identités personnelles. Cette multiplicité ne pose pas
             nécessairement de problème pour une identité politique. Si elle
             suscite une difficulté chez nous, c'est parce qu'elle se situe dans les
             lignes de force d'une identité politique complexe.

             Les différentes minorités, autochtone, anglophone, allophone, ainsi
             que bon nombre de francophones de souche, tiennent à une
             identité politique à la fois canadienne et québécoise. Question en
             partie de prudence élémentaire pour les premiers (mieux vaut pour
             les minorités évoluer dans un système complexe, où on peut
             manoeuvrer sur deux paliers); question d'allégeance profonde pour
             les seconds; une préférence fort compréhensible pour les grands
             ensembles chez les allophones, dont les familles sont distribuées un
             peu partout dans les Amériques, tandis qu'une majorité des
             francophones de souche a hérité de cette identité complexe dont
             elle ne se décide pas encore à se départir.

             Or il n'y a pas de problème en soi dans cette complexité, car s'il
             est plutôt rare de relever de deux nations culturelles, il est
             parfaitement normal de faire partie de deux peuples souverains.
             Cela est même obligatoire dans des régimes fédératifs et quasi
             fédératifs, d'ailleurs de plus en plus répandus de nos jours.

                     L'interférence du projet indépendantiste

             Le problème provient plutôt de l'interférence entre cette
             complexité, d'une part, et un fort projet d'indépendantisme chez
             des francophones de souche, d'autre part. En effet, ce projet
             s'exprime aussi dans le langage d'une nation politique québécoise,
             qui serait «souveraine». On trouve souvent dans le discours
             indépendantiste l'idée que la nation québécoise ne serait dans une
             situation «normale» qu'après avoir créé un État souverain.

             Comment s'étonner alors si les différentes minorités éprouvent une
             certain confusion et ressentent une certaine ambiguïté dans tout
             appel qui leur est adressé d'appartenir de plain-pied à la nation
             politique québécoise? À quoi les invite-t-on, au juste? Quelle est
             l'identité politique à laquelle on leur propose de souscrire?

             Je parle ici d'invitation car notre problème vient visiblement d'une
             réticence chez les minorités des trois dimensions de diversité à
             adhérer de plein coeur à un peuple québécois trans-ethnique.
             D'aucuns peuvent prétendre que le problème se situe aussi chez la
             majorité, que sa volonté d'inclure les autres n'est pas très forte,
             voire qu'elle les repousse. Or on ne peut nier qu'il existe des
             sentiments d'exclusion chez la majorité francophone, comme dans
             toute société moderne, mais ces réactions sont de moins en moins
             légitimées et diminuent avec le temps. L'invitation à appartenir à la
             nation politique québécoise a bel et bien été lancée aux minorités,
             mais les destinataires hésitent à y répondre.

             Or la réticence de ceux-ci vient de l'incertitude, voire de la
             méfiance à propos du sens de la proposition qui leur est faite. Elle
             a deux sens possibles.

             1- On peut vous demander d'adhérer à un peuple dont le destin
             «normal» est d'atteindre l'indépendance; l'identité politique dans ce
             cas englobera l'indépendance comme élément fixe du cadre; ou
             bien 2- on vous propose de faire partie d'un peuple, sans
             référence à son statut constitutionnel éventuel. Cela n'exclut ni
             l'indépendance, ni le fédéralisme, mais définit l'identité politique
             sans référence ni à l'un ni à l'autre.

             Il me semble clair, vu l'attachement des minorités à la double
             identité canadienne et québécoise, que l'unique base d'une nation
             politique québécoise trans-ethnique se situe dans le point n° 2.
             Comment la définir?

                       Trois éléments de la nation politique

             Il me semble qu'elle doit comporter trois éléments essentiels: i- une
             éthique politique, essentiellement définie par les droits humains,
             l'égalité et la démocratie; ii- le français comme langue publique; iii-
             un certain rapport à notre histoire.

             Il est clair que chacun de ces éléments est le site de contestations
             importantes. Et cela est inévitable. Qui pourrait prétendre avoir
             défini une fois pour toutes ce que la démocratie et les droits
             humains exigent pour notre temps? Et l'aurait-on fait que les temps
             qui changent nous auraient mis devant une nouvelle situation,
             exigeant d'autres mesures. On devrait dire même qu'une certaine
             ouverture est essentielle ici, que toute société qui change, et
             surtout qui se renouvelle en partie par l'immigration, doit s'attendre
             à des redéfinitions récurrentes de ses références de base.

             Contestations importantes, mais non pas globales. On ne saurait
             maintenir dans la même identité politique un rejet de principe des
             droits humains ou une proposition d'abandonner le français comme
             langue publique. Non pas que de telles idées se présentent dans le
             Québec actuel, mais elles seraient des points de rupture qui
             rendraient impossible toute identité politique commune.

             Mais qu'en est-il du rapport à l'histoire? Pourquoi est-il
             nécessaire? Parce que chaque société politique est non seulement
             définie par une certaine éthique - elle est par exemple
             démocratique -, elle constitue un certain projet historique, une
             certaine tentative de réaliser cette forme de vie. Ce à quoi on est
             invité à participer, ce n'est pas à la démocratie dans l'abstrait, mais

 

            à ce projet bien défini et concret: la démocratie dans les institutions
             parlementaires britanniques, mais vécue en français; une
             démocratie francophone, mais séparée de l'Hexagone par toute
             l'épaisseur de son histoire ultramontaine et de sa situation
             américaine. On pourrait citer bien d'autres traits marquants de
             notre projet, mais il est déjà évident que ce qui lui donne sa réalité
             concrète, c'est précisément son passé, tout ce qui est survenu pour
             que sa situation actuelle soit ce qu'elle est. Comme membre d'un
             peuple, on n'arrive jamais au début du film; le récit des événements
             est déjà en cours. On doit lui trouver un sens avant de conter sa
             propre histoire.

                            Prolonger notre histoire

             Mais ce sens même sera-t-il contesté? Inévitablement. Nous
             trouverons différentes façons de prolonger cette histoire. Rien n'est
             moins évident chez nous, où d'aucuns prétendent que
             l'aboutissement normal de nos derniers 400 ans d'existence est un
             état indépendant, alors que d'autres refusent cette solution au nom
             de l'appartenance à un plus grand ensemble. Mais ce qui nous relie
             ensemble comme membres d'un même peuple, c'est que nous
             proposons de continuer cette même histoire, si divergentes que
             soient nos lectures. Le geste fatal serait de dire: puisque tout cela
             nous divise, oublions le passé et concentrons-nous sur les
             problèmes de l'heure. C'est un recours séduisant dans le monde
             libéral moderne, où la jeunesse prend le pas sur l'âge et l'avenir sur
             le passé.

             Mais dès qu'on adopte cette ligne, on dissout les bases de notre
             identité politique, c'est-à-dire de notre existence comme peuple.
             Car les problèmes de l'heure sont les problèmes de quelqu'un. De
             qui parle-t-on quand on dit: «nos problèmes»? La réponse à cette
             question, comme à toute question identitaire, fait nécessairement
             référence au passé, celui d'une longue existence commune, celle
             des francophones de souche, marquée au départ d'une rencontre
             essentielle, celle des autochtones, et profondément modifiée par la
             suite par d'autres alliages, anglophones et allophones.

             Notre identité politique a donc trois piliers essentiels. Chacun
             comporte une référence essentielle au passé. Mais ils peuvent et
             doivent être taillés de nouveau, recevoir de nouvelles formes aux
             mains des générations succédantes, à commencer par celle qui vit
             maintenant. Le primordialisme est un danger qui guette toutes les
             sociétés, de nos jours, en face du changement et de la diversité
             galopants, et pas seulement les sociétés qu'on qualifie de
             «fondamentalistes». Même les sociétés libérales sont tentées de se
             cramponner à certaines formes traditionnelles, prétendument
             «fondatrices».

             Prenons un exemple actuel. Une certain séparation entre l'Église et
             l'État est incontournable dans une démocratie diversifiée. Mais
             cela ne justifie nullement une certaine rigidité autour des formes
             traditionnelles et quasi sanctifiées qu'a prises cette séparation dans
             une société donnée, comme le «wall of separation» américain ou la
             «laïcité» française.

             Cette entente de base sur la reformulation de l'essentiel est
             probablement nécessaire à toute société démocratique
             contemporaine, mais elle est d'autant plus incontournable pour des
             sociétés qui se renouvellent par l'immigration. C'est leur façon de
             dire aux nouveaux venus que tout n'est pas figé dans le concret,
             qu'ils auront leur mot à dire dans la redéfinition de leur nouveau
             pays. (D'ailleurs, la catégorie de sociétés vivant de l'immigration
             s'élargit bien au delà de celles traditionnellement reçues comme
             telles. Songeons à la nouvelle loi de citoyenneté allemande.)

             Bref, l'identité politique, à l'instar de son homologue personnelle,
             devrait être admise comme réalité en instance constante de
             reformulation, saisissable seulement dans son cadre narratif, selon
             la suggestion féconde de Jocelyn Maclure («Authenticités
             québécoises», dans Globe, vol. 1, n° 1).

                             Désacraliser la loi 101

             J'ai parlé de cette reformulation à propos du premier pilier, mais la
             même chose vaut pour ii (la langue) et iii (le rapport à l'histoire).

             Pour construire notre identité politique commune, il faudrait que la
             défense de la langue ne soit plus identifiée, comme elle l'est encore
             par certains ultranationalistes, à un texte de loi sacré. Il s'agit moins
             de compter le nombre d'amendements qu'a subis le texte originel
             de la loi 101, pour déterminer combien sa chair vivante a été
             «charcutée», que de trouver l'équilibre nécessaire, toujours à
             modifier, entre une langue publique dominante et les autres langues
             inséparables d'une société polyglotte ouverte à un monde où une
             lingua franca circule qui n'est pas notre langue commune. Au lieu
             de chercher une sécurité illusoire dans la belle totalité d'une
             législation définitive, nous ferions mieux d'admettre que notre
             situation nous posera une série de dilemmes sans fin, que nous
             devrions affronter avec la plus grande créativité.

             Quant à notre rapport à l'histoire, c'est finalement ce qui nous
             divise le plus. Et à plus d'un titre. Qu'en est-il de notre histoire
             catholique et ultramontaine, grande refoulée de la Révolution
             tranquille, qui revient nous troubler après des décennies de latence
             dans le grand débat scolaire? Et puis, il y a le discours d'un certain
             indépendantisme essentialiste, qui présente la souveraineté comme
             la seule issue sensée et fidèle à nos 400 ans d'histoire. Mais notre
             avenir est à certains égards beaucoup plus ouvert que nous avons
             coutume de l'imaginer. Et qui plus est, pour créer une identité
             politique québécoise à travers notre diversité, il faut établir une
             conscience commune de la large gamme de choix qui est devant
             nous, sans délégitimation sélective préalable.

             Il faut donc être impitoyable pour tous nos mythes essentialistes,
             qu'ils nous offrent une destination préétablie de notre histoire ou un
             modèle socioéconomique que nous ne saurions mettre en cause.

             Y parviendrons-nous?

                          Qui est Charles Taylor?

             Professeur à l'université McGill depuis 1961, Charles Taylor est
             actuellement considéré comme l'une des sommités mondiales en
             philosophie morale et politique. Docteur de l'université d'Oxford, il
             a été Chichele Professor et membre de l'All Souls College de la
             prestigieuse institution britannique pendant plusieurs années. Il a
             également enseigné dans plusieurs autres universités, dont
             l'Université de Montréal, Princeton, Berkeley et l'Institut für die
             Wissenschaften Vom Menschen de Vienne. M. Taylor a publié
             plus d'une dizaine d'ouvrages. Mentionnons entre autres Hegel, qui
             reste une référence sur le grand philosophe allemand, Rapprocher
             les solitudes ­ Écrits sur le fédéralisme et le nationalisme au
             Canada, Multiculturalisme ­ Différence et démocratie, Grandeur et
             misère de la modernité, et son maître-livre, Les Sources du moi,
             qui trace un portrait de la genèse et du développement de la
             conception de l'identité moderne. Membre de la Société royale du
             Canada et fellow de la British Academy, M. Taylor a reçu de
             nombreux prix, dont le prix Molson du Conseil des arts du
             Canada et le prix Léon-Gérin, qui lui fut décerné par le
             gouvernement du Québec pour sa contribution exceptionnelle à la
             vie intellectuelle et sociale du Québec. Il a été vice-président du
             Nouveau Parti démocratique de 1966 à 1971 et membre du
             Conseil de la langue française de 1991 à 1996.
 


   

Des «conditions gagnantes»

aux «conditions signifiantes»
 

                                Daniel Jacques
                                  Philosophe
 

             «Si je vous ai bien compris,
             vous êtes en train de dire: à
             la prochaine fois.»

                        - René Lévesque

           Les peuples naissent et meurent   parfois dans d'imprévisibles  circonstances. Ainsi, personne
         n'a su prédire la disparition de   l'Union soviétique ni la   réunification de l'Allemagne.
         Voilà pourquoi il convient d'être   prudent quand on réfléchit à la  destinée des nations.   Ce la vaut  bien sûr pour le Québec tout  comme pour le Canada.

             Il est question de tenir prochainement un référendum sur l'avenir
             politique du Québec. Dans le camp souverainiste, on s'applique à
             réunir ce qu'il est convenu désormais de nommer «les conditions
             gagnantes». L'expression, bien qu'elle soit imprécise à souhait, n'en
             laisse pas moins voir un aspect essentiel de la culture politique de
             ce parti. Pour ma part, je préfère réfléchir à ce que l'on pourrait
             appeler, par opposition, «les conditions signifiantes» d'un tel
             exercice. Comment le prochain plébiscite pourrait-il ouvrir des
            avenues nouvelles et nous sortir de l'impasse dans laquelle nous
             nous sommes enfermés depuis plus de vingt ans?

             La tâche est urgente. Alors même que le gouvernement s'applique
             à réduire le déséquilibre des finances de l'État, un autre déficit a
             pris place qui pourrait bien peser tout aussi lourdement sur l'avenir.
             Celui-là est moins apparent et ses effets ne se feront sentir qu'à
             long terme. Voilà pourquoi il semble échapper à l'attention
             générale. La société québécoise est affectée d'un déficit
             symbolique qui se manifeste par une indifférence, chaque jour plus

  

         grande, à l'égard du politique, particulièrement chez les citoyens
             les plus jeun     On répondra sans doute que le phénomène n'est pas nouveau ni

             particulier au Québec. Dans l'ensemble des sociétés occidentales,
             les progrès de l'individualisme ont conduit les citoyens à se
             détacher des affaires politiques. De même, la bureaucratisation et
             la mondialisation nourrissent un même sentiment d'impuissance
             chez plusieurs d'entre eux. J'estime cependant qu'il existe au
             Québec des causes particulières qui renforcent ces penchants
             néfastes pour la vie démocratique. Parmi celles-ci, il faut compter
             le comportement des acteurs politiques.

             Bien qu'il y aurait beaucoup à dire sur le manque d'imagination et
             d'idéalisme des politiciens qui gouvernent actuellement la
             fédération canadienne, je ne considérerai ici que le rôle joué par
             les dirigeants souverainistes. Pour comprendre les motifs qui ont
             animé ces acteurs de notre histoire, il faudrait remonter aux
             origines du mouvement indépendantiste; montrer comment, sous la
             volonté impérieuse d'en finir avec un passé jugé humiliant, ceux-ci
             furent conduits à vouloir renverser l'ordre établi. À la lumière de
             l'histoire malheureuse des Canadiens français, sous le poids des
             souffrances accumulées dans la chair et dans la langue, comme
             disaient les poètes, le visage de l'anglophone a acquis les traits
             d'un ennemi politique. Combien de fois n'a-t-il pas été dit que le
             Canada - régime impérial et monarchique - résulte d'une conquête
             militaire et perpétue, dans ses structures profondes, une
             oppression séculaire? Sous l'emprise de cette lecture de l'histoire,
             les souverainistes ont acquis la conviction de connaître le bien
             véritable de la nation québécoise.

             Quelle ne fut pas leur déception, au soir du premier référendum,
             de constater que le peuple ne s'était pas présenté au rendez-vous
             tant espéré! Détourné de sa destinée véritable, par quelque esprit
             machiavélique, le peuple, dira-t-on ensuite, n'a pas su reconnaître
             son propre intérêt. Les nationalistes québécois sont demeurés
             prisonniers de cette représentation simpliste de l'événement.
             Cherchant à leur tour à devenir plus machiavéliques que l'auteur du
             Prince, ils ont consacré la plus grande part de leur énergie à définir
             la stratégie gagnante, portant leur attention de la fin vers les
             moyens.

                           Pour une fondation réussie

             Dans l'histoire de la pensée politique moderne, Machiavel est
             l'inventeur de la politique de conquête. Cette politique a pour but
            d'offrir l'assurance de rapports avantageux avec l'Autre, elle exalte
             le conflit et reconduit l'individu à lui-même. Selon Machiavel, la
             création d'un nouvel État représente la tâche politique la plus
             difficile, celle qui requiert, par conséquent, la plus grande vertu. Il
             faut des qualités exceptionnelles pour saisir l'occasion permettant
             l'institution d'un nouvel ordre social. Lors d'une telle fondation, il
             est permis d'utiliser tous les moyens pour obtenir la victoire finale.

             Le projet de Rousseau s'oppose à celui de Machiavel. Rousseau
             estime que l'art politique ultime se manifeste non seulement dans la
             création d'un nouvel ordre social mais davantage par
             l'établissement d'une véritable communauté politique. Rousseau est
             l'initiateur de la politique de concorde. Celle-ci a pour objectif
             l'établissement de relations équitables entre des citoyens qui se
             reconnaissent une même appartenance. Pour l'auteur du Contrat
             social, une telle concorde représente la condition de possibilité de
             toute justice et de toute liberté authentiques, c'est pourquoi elle est
             une composante essentielle de la fondation politique réussie.
             L'enseignement politique de Rousseau conduit à examiner les
            conditions de la victoire tout autant que les moyens d'y parvenir.

             Ces considérations générales peuvent paraître bien éloignées de
             notre propos, elles éclairent pourtant le débat politique québécois.
             Compte tenu de l'état d'esprit qui prédomine dans notre société,
             j'estime préférable de suivre les enseignements de Rousseau. Il ne
             s'agit pas tant de parvenir à réunir «les conditions gagnantes» qui
             nous permettraient de nous assurer collectivement de la maîtrise de
             l'avenir, mais plutôt d'examiner sous quelles conditions cette prise
             de contrôle - en admettant qu'elle puisse être acquise - pourrait
             avoir sens et légitimité de manière à favoriser la concorde entre
             tous les citoyens du futur État. Les trois remarques suivantes
             illustrent la signification de ce principe général.

                           Pour éviter la manipulation

             Afin que la décision prise lors d'un éventuel référendum soit
             considérée légitime, il faudrait que la question posée soit simple -
             afin d'éviter toute manipulation ultérieure - et qu'elle porte sur les
             fins de la communauté, mais surtout que la promesse soit faite de
             ne plus revenir sur le sujet. Il faut, quel que soit le résultat, que la
             décision soit finale. On ne peut espérer la collaboration des
             diverses communautés qui composeraient la future nation
            québécoise, si le référendum est utilisé par les élites souverainistes
             comme instrument de négociation politique permettant de tenir
             l'Autre en otage, sous la menace de reproduire, ad nauseam,
             l'événement jusqu'à la victoire finale. Une telle stratégie mine la
             légitimité de tout le processus en ce qu'elle banalise l'événement.
             Ce machiavélisme, dont personne n'est dupe, ne peut que nourrir
             la discorde et renforcer notre lassitude déjà si grande.

             Deuxièmement, pour qu'un référendum gagnant puisse être jugé
             signifiant par tous les citoyens du futur État, il faudrait que tous les
             membres des communautés composant la société québécoise
             soient assurés, à l'avance, des droits et des prérogatives qui leur

 

           seront accordés et que soit définie la nature du régime politique
             auquel ils participeront. Cette condition ne saurait être remplie
             sans que les principes de la constitution du nouvel État ne soient
             connus avant même le moment de la consultation.

             Enfin, pour que cette entreprise de fondation ait quelques chances
             de succès, le législateur devrait tenir compte des dispositions de
             chacun à y participer. À l'évidence, la création d'un État souverain
             sur le territoire du Québec aurait pour objectif le maintien et le
             développement de la communauté de mémoire formée par
             l'ensemble des francophones. Il serait vain de vouloir dissimuler
             cette finalité car ce projet a sa raison d'être dans un passé singulier
             qui n'est pas celui de tous les membres de la société. Afin qu'il
             puisse devenir acceptable aux yeux de ceux qui ne partagent pas
             cette mémoire, il faudrait que soit établi un dialogue conduisant à
             l'appropriation de sa raison d'être. Une telle appropriation
             présuppose l'existence d'une réserve de bonne volonté chez les
             populations concernées. Est-il besoin de dire que les peuples ont
             rarement fait preuve d'une telle bonne volonté dans l'histoire ? De
             plus, si l'Autre est traité comme un ennemi qu'il s'agit de vaincre, il
             est peu probable qu'il soit disposé à une telle entente.

             Je crois qu'il n'existe qu'une seule façon de favoriser l'émergence
             de cette bonne volonté. Il faut que les francophones, par-delà la
             mémoire des humiliations passées, acceptent de reconnaître la
             contribution des autres communautés à l'histoire du Québec,
             notamment celle des anglophones. L'État qui serait formé sur la
             base d'un référendum gagnant aurait à ordonner une diversité
             d'appartenances comparable à celle que l'on trouve au Canada.
             Toutefois, à la différence de l'expérience canadienne, il faudrait -
             dès l'origine - que cette reconnaissance de la diversité nationale,
             de la multiplicité des mémoires, se reflète dans les structures du
             pouvoir, offrant à chacun une représentation appropriée à son
             histoire. Parmi les institutions propres à réaliser ce projet, on
             pourrait envisager une chambre des communautés, distincte de
             l'assemblée législative, veillant au respect des droits et des intérêts
             de celles-ci. Pour fonder ce nouveau pays sur la concorde, il
             conviendrait donc que la majorité francophone fasse preuve de
             générosité envers toutes les communautés appelées à former la
             future nation, que celles-ci soient d'origine britannique, juive,
             amérindienne ou autre; que cette majorité, en somme, manifeste un
             esprit de solidarité plus étendu que celui que l'on retrouve au
             Canada.

             Un dernier référendum, tenu selon ces principes, pourrait alors
             ouvrir la voie à une autre histoire. Seul un tel déplacement du
             centre de gravité de la nation du passé vers l'avenir peut conduire
             à une compréhension de l'Autre qui ne réduise pas celui-ci à n'être
             que le simulacre attardé d'un ennemi mort, mais lui permette, au
             contraire, de devenir un semblable avec lequel il est possible de
             parler d'avenir. En ce sens, le seul référendum qui puisse être
             vraiment gagné devrait ouvrir la voie à une réconciliation nationale.

                             Des raisons d'espérer

             La plupart du temps, Machiavel a remporté la victoire sur
             Rousseau. Les frontières se forment selon des luttes incertaines,
             sous l'accumulation d'infinis malentendus. Aussi, diront plusieurs,
             est-il peu réaliste d'espérer que les anglophones et les Amérindiens
             de ce pays, pour ne mentionner qu'eux, comprennent les motifs qui
             animent leurs concitoyens francophones et que ces derniers, en
             retour, soient disposés à reconnaître la valeur de leur contribution
             à l'histoire de la nation québécoise. C'est pourquoi il n'est pas
             assuré que le meilleur soit encore possible en ce pays.

             Compte tenu des forces en présence, il se pourrait qu'il ne puisse y
             avoir de fondation réussie ni pour le Canada ni pour le Québec,
             chacun demeurant prisonnier des contraintes engendrées par son
             passé. Malgré tous nos efforts, il n'y aurait de victoire possible que
             dans la défaite de l'Autre. Il y a pourtant des raisons d'espérer qu'il
             puisse en être autrement. N'avons-nous pas appris, au cours de ce
             siècle catastrophique, à apprécier la différence sur fond
             d'appartenance à une même humanité ? Or cette éducation des
             consciences ouvre la voie à de nouvelles formes de civilité plus
             respectueuses de l'égalité de tous, mais aussi de la diversité de leur
             origine.

             Quelle que soit notre destinée, il demeure qu'on ne saurait
             combattre l'apathie des citoyens et leur désaffection à l'égard de la
             politique en conduisant celle-ci sans grandeur. La petite politique
             est chaque fois absorbée par la recherche des résultats immédiats,
             de l'efficacité prochaine; en revanche, il appartient à la grande
             politique de réaliser la volonté des peuples dans l'histoire, tout en
             respectant les exigences d'humanité les plus fondamentales. Pour
             combattre la dérision et l'indifférence qui nous gagnent, il faut
             élever le niveau de la discussion publique en proposant un projet
             qui soit fondé sur la considération des fins dernières de la
             communauté, et non sur celle des moyens assurant la victoire d'un
             parti. Pour les souverainistes, une telle politique de grandeur
             exigerait aujourd'hui un courage exceptionnel, car il leur faudrait
             assumer le risque que leur rêve le plus cher soit démenti par
             l'histoire. Si le peuple québécois refusait de se donner un État
             indépendant, il faudrait alors que chacun apprenne à redevenir
             pleinement Canadien français.

             Toute défense de la nation repose finalement sur la conviction
             qu'on ne saurait construire un avenir politique qui soit proprement
             humain en oubliant le passé qui nous fait être au monde. Chaque
             nation comporte un héritage dont elle a charge d'assurer la
             transmission. La difficulté consiste à faire en sorte que cette fidélité
             au passé n'entrave pas l'avenir et ne constitue pas un obstacle à la
             rencontre d'autrui. Dans le cas du Québec, comme dans celui du
             Canada, on ne saurait éviter cette difficulté sans une réconciliation
             délivrant chacun du poids de ses ressentiments. J'ai tenté de
             montrer qu'une telle réconciliation, transformant l'héritage en
             projet, présuppose une fondation réussie, c'est-à-dire un
             événement qui ait sens et légitimité aux yeux de tous les citoyens et
             qui constitue un moment d'origine, l'amorce d'une nouvelle
             mémoire. Dans notre histoire politique, rien ne s'apparente à un tel
             événement. Voilà pourquoi il n'y a, dans ce pays incertain, que des
             solitudes.

                           Qui est Daniel Jacques

             Professeur de philosophie au collège François-Xavier-Garneau, à
             Québec, Daniel Jacques est l'une des figures de proue de la relève
             intellectuelle québécoise. Après un baccalauréat en philosophie et
             une maîtrise en études médiévales, il a complété un doctorat en
             philosophie à l'Université de Montréal. Il a également fait des
             études postdoctorales à l'université de Chicago en plus d'un séjour
             à l'Institut de recherches politiques Raymond-Aron, à Paris.
             Membre fondateur et directeur de la nouvelle revue Argument, il a
             participé à de nombreux colloques et compte déjà plusieurs
             articles à son actif. Dans son dernier livre, Nationalité et
             modernité, publié l'an dernier, il s'est donné pour tâche de penser
             la nation dans une perspective philosophique, cherchant à établir la
             légitimité de la nation dans un contexte démocratique. Daniel
             Jacques avait auparavant publié deux autres livres, toujours chez
             Boréal: Les Humanités passagères ­ Considérations
             philosophiques sur la culture politique québécoise, qui l'a fait
             connaître en 1991, et Tocqueville et la question de l'individualité,
             paru quatre ans plus tard.
 
 


 

Grande histoire d'une petite
  colonie: 400 ans de langue
  française au Québec
 

                              Caroline Montpetit
                                 LE DEVOIR

                                         Le mardi 7 novembre 2000
 
 

             On y décrit la langue française pure que parlaient les filles du
             Roy. Celle, transformée, qui s'est parlée au Québec après la
             Conquête. De la langue encore qu'on a tirée de son sommeil, des
             siècles plus tard, au moment de lui redonner ses pleins droits
             avec la fulgurante Révolution tranquille. Le français, arrivé au
             Québec sur les bateaux des grands explorateurs français, a
             accompagné, contre toute espérance, l'histoire du peuple
             québécois jusqu'à nous.

             On touche ici au nerf de la guerre. On entre dans le coeur du
             sujet. La langue est le thème qui a motivé les combats politiques
             au Québec depuis les tout débuts de la colonie. C'est celui qui en
             détermine souvent la donne encore aujourd'hui. Dans Le Français
             au Québec, 400 ans d'histoire et de vie, publié chez Fides, le
             Conseil de la langue française du Québec a décidé de retracer
             l'histoire de cette épopée de la langue française en Amérique. Le
             sujet, qui peut paraître éculé, s'avère palpitant. Pour décrire son
             évolution au cours des siècles, le Conseil a fait appel à des
             spécialistes dans leurs domaines respectifs. Historiens, linguistes,
             sociologues, écrivains, ils sont 83, de Guy Rocher à Charles
             Taylor, d'Émile Ollivier à Marie-Éva de Villers, en passant par
             Marcel Dubé, à avoir signé un court texte sur le thème de la
             langue, tout cela sous l'égide d'un comité scientifique dirigé par
             Michel Plourde.

             L'histoire s'ouvre donc sur le français, langue royale. On y
             apprend entre autres qu'en Nouvelle-France, les colons parlaient
             mieux français que les Français eux-mêmes. Les patois se sont en
             effet rapidement éteints en Nouvelle-France, pour répondre aux
             impératifs de la communication entre colons. C'était un français
             pratiquement sans accent, car on soignait sa langue. La plupart
             des colons avaient d'ailleurs reçu une certaine instruction et
             pouvaient signer différents actes qui les concernaient.

             Le livre est écrit dans un style simple qui s'adresse au grand
             public, abondamment illustré de photos et de caricatures. On n'y
             perd rien pour autant en rigueur scientifique.

             À cette époque donc, le français a exercé une influence certaine,
             notamment sur les langues amérindiennes. Les Montagnais de
             Mingan disent par exemple «pûtai» pour bouteille, ou «labial»,
             pour la bière. Aux États-Unis, on a déterminé que 6 % des noms
             de famille les plus répandus étaient d'origine française. Certains
             ont été traduits comme Boisvert en Greenwood ou Roy en King.
             En fait, le français restera la langue de la fourrure bien après la
             Conquête anglaise de 1760.

             Ce sera alors un français coloré, désormais coupé de la France,
             qui emprunte notamment «bâdrer» à l'anglais to bother, qui va
             jusqu'à souhaiter «la pinouillère» (dérivé d'Happy New Year), ou
             qui lance des canadianismes comme «faire son grand barda»,
             mais un français qui subsiste tout de même dans l'adversité.

             Mais même une fois conquis, les Canadiens français arrivent à
             faire adopter le Code civil, autre héritage de la France. Pourtant,
             leurs lois civiles n'en seront pas moins, elles aussi, très influencées
             par le droit commun des Anglais.

             «Les lois civiles ont été reconnues par la Couronne
             d'Angleterre», dit M. Plourde, parce qu'elle «ne pouvait faire
             autrement». En 1764, on compte au Québec 300 anglophones
             pour 65 000 francophones! Et tandis que la langue demeure sans
             statut pendant de très nombreuses années après la Conquête, le
             système de lois des Canadiens, lui, a un statut officiel dès le
             début. Il permet le règlement des différends entre citoyens. Selon
             Michel Plourde, ce système de lois est «l'institution qui a survécu
             le plus fortement», à la Conquête de 1760. Plourde ne
             sous-estime par ailleurs pas les efforts déployés par les
             conquérants pour angliciser la colonie.

             Dans la deuxième partie, l'ouvrage met en scène les Papineau et
            les Augustin Norbert Morin, tout comme Lord Durham, qui
             réussit, avec l'Union des Canada, à faire bannir le français du
             Parlement durant huit ans. Sous le titre Le Français, langue sans
             statut, cette section se déroule entre 1760 et 1850. Des journaux
             rivaux s'y font la guerre. Le Quebec Mercury, fondé en 1805
             «pour assurer la suprématie politique des Canadiens anglais»,
             demande par exemple que le Québec soit «défrancisé
             (unfrenchify it)». Il reçoit d'ailleurs une réplique cinglante dans Le
             Canadien, journal francophone fondé en 1806 celui-là.
             Rappelons d'ailleurs que les anglophones ont été majoritaires à
             Montréal entre 1840 et 1860.

             Les cent années qui suivirent sont les années qui ont couvé la
             Révolution tranquille, associant très étroitement la langue et la
             religion. Elles forment la troisième partie du livre, intitulée Le
             français, un statut compromis. Puis, viennent les années 60, la loi
             101 et ses précurseurs, la loi 22 du gouvernement libéral de
             Robert Bourassa ayant été la première à reconnaître le français
             comme langue officielle du Québec. Sur les photos d'époque, on
             mesure très bien le caractère unilingue anglais qui prévalait dans
             l'affichage à Montréal dans les années 60. La loi 101 des
             péquistes a donc eu un effet décisif et l'ouvrage mentionne
             qu'aujourd'hui 44 % des Montréalais connaissent deux langues et
             15 % en connaissent au moins trois, ce qui fait de Montréal «la
             région la plus plurilingue du Canada».

             L'avenir reste malgré tout à déterminer pour le français au
             Québec. En entrevue, la présidente du Conseil de la langue
             française, Nadia Bredimas-Assimopoulos, avance que ce sont les
             nouvelles technologies et la mondialisation qui menacent
             désormais la langue française au Québec. «Aujourd'hui, 85 % de
             tous les articles scientifiques sont publiés en anglais. Le français
             occupe la troisième place, derrière l'allemand», écrit d'ailleurs
             Benoît Godin dans l'ouvrage du Conseil. Les grands accords
             commerciaux internationaux favorisent également les échanges en
             anglais.

             Pour les défenseurs de la qualité de la langue française, les défis
             se posent toujours et surtout, selon la présidente du CLF, dans le
             monde scolaire, dans l'administration publique, et dans les
             médias. Le débat se poursuit.
 
 


 
 

La nation québécoise
 

                                 Michel Venne
                                  LE DEVOIR
 
 

                   Nous avons consacré une saison, ce qui est bien peu dans la vie
             d'un peuple, à un échange dans nos pages sur la nation

Bid, Buy and Sell on eBay 

            québécoise. Avant que ne se poursuive la discussion dans d'autres
             forums et, à un rythme moins soutenu, ici même au Devoir,
             prenons aujourd'hui la mesure de la contribution généreuse des
             douze intellectuels qui ont meublé par leurs réflexions vos samedis
             de l'été.

             D'abord, un constat: la nation est un sujet qui suscite encore,
             malgré toutes les balivernes qui s'écrivent sur la fatigue
             constitutionnelle, un intérêt immense. Il existe chez nous un goût et
             un besoin de débattre de l'avenir collectif des Québécois
             beaucoup plus grand que ce que le ronron médiatique laisse
             croire. Dès que l'on s'éloigne des querelles de politiciens pour
             discuter du fond des choses, l'intérêt resurgit.

             En témoignent les centaines de lettres que nous avons reçues en

Kalyx.com Herbs, Foods, Supplements, Bath & Body    

        réaction à cette série dont les textes ont été repris sur Internet et
             rediffusés aux quatre coins de la planète. Le colloque que nous
             organisons le 8 octobre, à l'Université McGill, affiche déjà
             complet. Et vous êtes nombreux à nous écrire pour manifester
             votre déception de n'avoir pas pu obtenir une place dans une salle
             comptant pourtant plus de 300 sièges. Nous cherchons une
             solution à cet imbroglio.

             La série continuera par ailleurs de vivre en d'autres endroits. Au
             moins deux autres colloques auront lieu en octobre, à l'initiative
             d'une société d'histoire et du département de philosophie d'un
             cégep de Québec. Un livre est en préparation.

             Au départ, des gens ont craint, par exemple, que les jeunes
             boudent cette série. C'est les méconnaître. Car à l'ère de la
             mondialisation, comme le révèle une étude réalisée par l'un de nos
             invités de l'été, le professeur Jocelyn Létourneau, avec son
             collègue Bogumil Jewsiewicki, auprès de 2500 jeunes de sept
             pays, la nation reste aujourd'hui pour les jeunes l'horizon préféré
             de leur existence, la référence principale, le lieu d'appartenance, le
             territoire privilégié de socialité. Mais surtout, la nation est leur
             tremplin vers le monde.

             Les jeunes savent que pour vivre la mondialisation, il faut d'abord
             la nation, c'est-à-dire être citoyen quelque part, appartenir à une
             force démographique qui vous donne une voix dans l'univers.

             Le théologien Gregory Baum a fait ressortir cet été comment le
             nationalisme, et en particulier le nationalisme québécois, est aussi
             une force culturelle porteuse de solidarités qui, lorsqu'elles sont
             bien canalisées, empêchent notre société d'être réduite par les
             forces qui se déploient dans la mondialisation à un simple espace
             de marché.

             Les Québécois, écrit Baum, forcés de se serrer les coudes pour
             assurer le maintien de leur culture en Amérique du Nord en
             affirmant leur existence collective, ont ainsi développé un sens de
             la communauté qui favorise chez nous, plus qu'ailleurs, le
             déploiement de modèles sociaux et communautaires innovateurs.
             C'est ainsi que notre nationalisme, loin d'être une forme de
             tribalisme ethnique, devient le ferment d'innovations sociales
             susceptibles de faire école.

             D'autres nous ont reproché d'avoir lancé un débat trop théorique,
             pas assez collé à la realpolitik des relations Québec-Canada. Ces
             gens-là ont à la fois raison et tort. Raison parce que nous n'avons
             pas voulu que ce débat porte sur les mérites respectifs de la
             souveraineté ou du fédéralisme. Nous avons cru qu'avant de
             revenir à cette discussion sur les moyens, il y avait lieu de clarifier
             les liens que nous désirons avoir entre membres d'une société
             pluraliste aux prises avec un débat national lancinant.

             Ils ont tort, par ailleurs, parce que dans le contexte actuel, le
             simple fait de réaffirmer l'existence de la nation québécoise est un
             geste politique. En effet, nous vivons une époque où le
             gouvernement fédéral essaie de nier le caractère national du
             Québec et où, malheureusement, bien des fédéralistes québécois
             n'osent plus se dire nationalistes. Le mal affecte également un
             certain nombre d'intellectuels. C'est comme si le discours ambiant
             avait inoculé chez plusieurs d'entre nous la honte de dire qui nous
             sommes.

             Il fallait donc passer par cette étape qui consiste à réaliser que
             cette nation québécoise, elle existe bel et bien, et qu'elle n'est pas
             le diable en personne. Elle se construit depuis des siècles et en
             particulier depuis les années 1960, lorsque les Canadiens français
             ont décidé de se nommer Québécois en grande partie dans le but
             de sortir de notre hiver de la survivance pour envisager une
             émancipation.

             La nation québécoise se distingue ainsi d'autres nations strictement
             culturelles qui ont parié différemment sur leur avenir. Ainsi en est-il
             du peuple acadien qui affirme sans gêne son caractère national
             mais qui n'a jamais caressé l'ambition de former un État, soit-il
             souverain ou associé. Au Québec, la démarche nationale s'est
             transformée pour émigrer d'un idéal culturel vers un idéal politique.

             La nation québécoise ne cherche plus la survivance. Elle cherche
             l'épanouissement pour elle-même mais surtout pour ses membres,
             pour les individus québécois. Et en cherchant cet épanouissement,
             son inscription dans la vie du monde, elle est, par la force des
             choses, devenue pluraliste.

             La nation québécoise n'est plus formée que des seuls héritiers des
             colons français débarqués ici au XVIIe siècle. Ce pluralisme se vit
             au quotidien. Il est inscrit également dans nos institutions et nos
             lois. Nous avons une charte des droits depuis 1975. L'énoncé de
             politique en immigration adopté en 1990 fait Québécois toute
             personne vivant ici. Peut-être, comme le dit Danielle Juteau et le
             suggèrent Daniel Jacques et Denys Delâge, ne sommes-nous pas
             encore allés au bout du chemin du pluralisme.

             Quoi qu'il en soit, les rapports entre les membres de cette société
             ouverte seront en constante évolution. Comme le dit Gérard
             Bouchard, les discussions à ce sujet occuperont encore plusieurs
             générations de Québécois.

             Il reste que vos réactions à notre série ont fait ressortir un
             problème. Plusieurs de nos lecteurs nous ont écrit pour nous
             demander quel sort était réservé, dans cette nation pluraliste, aux
             Canadiens français en tant que groupe culturel. Doit-il être tenu
             pour disparu, fondu dans le tout collectif de la québécitude?

             La question nous rappele que notre destin national est intimement
             lié à la présence ici d'une minorité continentale de langue française.
             Mais elle témoigne aussi du fait que plusieurs Québécois, qui se
             considèrent encore comme Canadiens français, n'ont pas
             apprivoisé l'idée qu'ils forment une majorité à l'intérieur de cette
             nation et que cette majorité a un poids, une force mais aussi des
             responsabilités.

             Enfin, cette série nous montre bien que, tôt ou tard, les discussions
             sur la nation doivent déboucher sur les moyens de son
             épanouissement. Entre autres, comme le souligne Marc Chevrier, il
             faudra un jour revoir les institutions démocratiques qui nous
             gouvernent. Mais au-delà, la question du statut politique du
             Québec est partout en filigrane. La souveraineté, selon Taylor, est
             une interférence alors que pour Bouchard, elle est une condition
             nécessaire. D'autres pensent, comme Bourque, qu'une solution
             intermédiaire est préférable. Le débat est loin d'être clos. Nous
            voudrons pour notre part qu'il se poursuive dans un esprit
             d'ouverture.
 
 


 
 

 La Révolution tranquille, et  après ?
 

                                Silvia Galipeau
                                 LE DEVOIR
 
 

                 40 ans après la Révolution tranquille, où  allons-nous? Tout le monde s'entend: la
             Révolution tranquille a profondément   transformé le Québec. Les idées des
             «révolutionnaires tranquilles» ont mûri dans les
             années 60, mais bouillonnaient depuis bien longtemps déjà. Mais
             là où les points de vue divergent, c'est sur l'avenir. Et maintenant?
             Le débat, 40 après, se poursuit.

             «Sans faire allusion à la nécessité d'une nouvelle Révolution
             tranquille, est-ce qu'on ne pourrait pas aller au bout de la
             première? Avec la Révolution tranquille, on s'est créé un État,
             est-ce qu'il ne serait pas prudent de le garder?», a lancé samedi
             le vice-premier ministre Bernard Landry, à la clôture du colloque
             sur la Révolution tranquille, 40 ans après, organisé par l'UQAM.

             Évidemment, le sort du Québec n'allait pas se régler en trois
             jours. Néanmoins, les questions soulevées par le colloque ont
             permis, sinon de prouver que le débat sur l'avenir du Québec
             était loin d'être mort, de dresser un vaste tableau des acquis et
             des enjeux actuels de la société québécoise. En simplifiant, on
             pourrait dire que pour certains, la Révolution tranquille est
             terminée et qu'il est temps de passer à autre chose. Pour d'autres,
             au contraire, l'aboutissement même de la Révolution tranquille
             continue de se faire attendre.

             Faisant écho à l'ex-premier ministre Jacques Parizeau qui, devant
             le même public quelques jours plus tôt, soulignait l'importance, à
             l'heure de la mondialisation, pour le Québec de se doter d'une
             voie à l'échelle internationale, Bernard Landry a tenu
             sensiblement le même discours. Avec la mondialisation, «les
             décisions qui affectent la vie de tous les jours ne seront prises ni à
             Québec, ni à Ottawa, elles seront prises autour de tables où iront
             s'asseoir les nations, et le Québec n'y est pas», a-t-il affirmé.

             Selon lui, mondialisation ne rime pas avec mort de la nation. Au
             contraire, celle-ci garde toute sa pertinence. «Il y a six milliards
             d'individus. Entre ces six milliards d'individus, l'histoire et la
             culture ont créé un relais, et ça s'appelle la nation», a-t-il affirmé.

             Il en a profité pour rappeler les principaux acquis de la
             Révolution tranquille, notamment en termes de démocratie,
             «l'épuration des moeurs politiques», socialement, «la Révolution
             tranquille a donné au mouvement ouvrier québécois [...] ses
             lettres de noblesse», et en éducation, «la principale oeuvre de la

Send Roses 

            Révolution tranquille». La réussite économique du Québec, les
             Bombardier, Quebecor, Alcan et autres, tous des chefs de file
             mondiaux dans leurs secteurs respectifs, sont aussi les fruits de
             cette même révolution. «Nous ne sommes plus des colonisés
             économiques», a-t-il lancé. Tout cela pour conclure qu'il serait
             temps désormais d'aller au bout de cette Révolution. «Le jour où
             il y a un consensus convenable [...] sur le fait que notre groupe
             humain forme une nation et bien il doit décider - et c'est étonnant
             qu'il ne l'ait pas déjà fait - de se comporter comme tel.»

                            La question nationale

             Jeudi, le chef de l'opposition officielle Jean Charest, tenait
             évidemment un discours tout autre. Loin de parler du rôle de
             l'État québécois à l'heure de la mondialisation, il a plutôt prôné un
             désengagement dans une perspective libérale classique, afin de
             laisser davantage de place à l'individu. Pour le chef libéral,
             déréglementation des marchés doit aller de pair avec recul de
             l'interventionnisme étatique.

             Stéphane Dion, ministre des Affaires intergouvernementales, a
             quant à lui choisi de parler jeudi dernier du rôle moteur d'Ottawa
             dans la Révolution tranquille, afin de vanter les mérites du
             fédéralisme. Selon lui, le fédéralisme doit permettre aux deux
             gouvernements - Ottawa et Québec - de collaborer, et d'assurer
             ainsi un développement économique supérieur.

             Outre les chefs politiques, les intellectuels présents au colloque se
             sont également interrogés sur l'avenir de la question nationale.
             Pour Éric Bédard, candidat au doctorat en histoire à l'université
             McGill, «les aspirations des souverainistes doivent quitter les
             sentiers de victime [...] et cesser le saccage de la mémoire».
             Reprochant au discours actuel son caractère de «grand récit»,
             «cet imaginaire des porteurs d'eau » et «le passé exagérément
             noirci», il a affirmé que le «mythe de la Révolution tranquille»
             figeait le discours souverainiste actuel et a fait appel à une
             réappropriation du passé. «Nous avons besoin de retrouver un
             sens pour que la cause souverainiste redevienne un projet.» Son
             discours, auquel l'historien Alfred Dubuc a reproché son
             caractère caricatural, a été l'un des rares témoignages «jeunes»
             du colloque.

             Le politologue Kenneth McRoberts, professeur à l'université
             York, a quant à lui fait le tableau d'un caractère méconnu ou du
             moins sous-évalué de la Révolution tranquille, comme un moment
             privilégié de dialogue entre les canadiens anglais et français,
             moment «qui ne s'est jamais reproduit depuis». Il a souligné les
             nombreux efforts du premier ministre Lester B. Pearson pour
             intégrer les aspirations québécoises au sein de la fédération, des
             efforts partagés par le conservateur Robert Stanfield et le
             néo-démocrate Tommy Douglas. Mais avec l'arrivée de Pierre
             Elliott Trudeau, un Canadien-Français opposé à l'introduction de
             mesures asymétriques pour le Québec, «tous les efforts pour
             trouver un compromis ont été réduits à néant». En conséquence,
             «le Québec et le Canada anglais sont plus éloignés que jamais [à
             cause ] de ces occasions manquées», a-t-il conclu, applaudi par
             la foule, de sympathie pourtant ouvertement péquiste, à en juger
             par les applaudissements suscités par ailleurs par les prestations
             de Bernard Landry et de Jacques Parizeau.

                     Retour à une éthique de responsabilité

             Mis à part la question nationale, d'autres enjeux d'actualité ont
             aussi été soulevés lors du colloque, notamment l'importance de
             reconnaître l'apport de la société civile - des groupes populaires,
             syndicaux et autres - dans le développement social et
             économique. Bref, la nécessité de réévaluer le rôle omniprésent
             de l'État dans ces secteurs.

             Enfin, Claude Ryan, ex-directeur du Devoir et ex-chef du Parti
             libéral du Québec, a conclu ces trois jours de réflexions sur une
             note inédite, soulignant le besoin d'un retour à une éthique de
             responsabilité, éthique balayée par la Révolution tranquille. «Je
             pense qu'en matière de libertés individuelles, nous sommes allés
             au bout de ce que nous pouvions faire. Le temps est venu de
             parler de responsabilités.» La coupure radicale que nous avons
             exercée sur notre «héritage chrétien» nous a plongés dans un
             «désarroi», a-t-il noté. «Sans rêver d'un retour vers un passé qui
             ne fut ni aussi pur ni aussi noir, il nous faut arriver à davantage de
             considération envers ce qui fait écho à cet héritage.»
 
 


 
 

Les trois peuples fondateurs
                             du Québec

                                Denys Delâge
                         Professeur de sociologie
                                Université Laval
 
 

            Au lieu de reproduire le modèle  canadien qui lui a été imposé, le
             Québec devrait réaliser sur son  territoire le projet qu'il a si
             longtemps tenté de faire   accepter pour le Canada. Faute
             de reconnaître les trois   communautés politiques qui le
             constituent, un Québec  souverain ne ferait que
             reproduire à plus petite échelle   les problèmes qui sont
             aujourd'hui ceux du Canada.

             Le Canada est en effet   constitué de peuples
             fondateurs, encore qu'ils ne soient pas deux mais trois: les
             autochtones, les «Français» et les «Anglais». Les autochtones,
             c'est l'ensemble des descendants des Inuits, des Amérindiens et
             des personnes qui s'y sont rattachées par assimilation ou par
             mariage, qu'elles soient ou non reconnues légalement; il en va de
             même de l'ensemble des descendants et des personnes qui se sont
             rattachées aux communautés francophone et anglophone.

             Par peuples fondateurs, nous entendons des populations qui
             perdurent dans l'histoire et qui maintiennent un caractère distinct
             de même qu'un vouloir-vivre collectif. Sans nier, tout au contraire,
             l'apport considérable des immigrants (le Canada est un pays
             d'immigrants), cette définition exclut les communautés immigrantes
             parce que leur vouloir-vivre collectif est transitoire et qu'à long
             terme, c'est-à-dire après quelques générations, elles se rattachent
             à l'un ou l'autre des trois peuples fondateurs. L'appartenance à ces
             peuples ne relève pas du sang mais de la culture. D'une culture
             vivante bien évidemment, c'est-à-dire une culture qui n'est pas
             figée dans le folklore ou dans le temps. Par peuples fondateurs,
             nous excluons également tout groupe qui pourrait maintenir une
             identité trans-historique sur la base de critères qui, dans nos
             sociétés, n'ont pas de pertinence politique, tels la religion ou les
             phénotypes.

             Le Québec est également composé de trois peuples fondateurs,
             les mêmes qu'au Canada. Le premier, celui des autochtones, y
             habite depuis dix mille ans; parmi eux, certains, tels les Inuits, s'y
             sont établis il y a trois mille ans; d'autres, tels les Hurons, les
             Abénakis ou les Iroquois, il y a trois siècles. Ces communautés ont
             intégré de nombreux étrangers, elles ont traversé l'histoire et
             continuent de maintenir une conscience d'elles-mêmes. Les
             autochtones qui ont légalement le statut d'Indiens au Québec sont
             environ 75 000, appartenant à 11 nations officiellement reconnues
             par le gouvernement du Québec. Il faudrait doubler ou peut-être
             tripler ce nombre si l'on retenait toutes les personnes qui se
             considèrent comme indiennes au Québec, indépendamment de
             leur statut légal. Le deuxième groupe est celui de la majorité, les
             francophones, qui l'habitent depuis trois siècles et qui constituent
             plus de 80 % de la population. Le troisième troupe, celui des
             anglophones, l'habite depuis plus de deux siècles. Le Québec ne
             serait pas ce qu'il est sans l'apport historique de ces trois peuples.
             Autant il faut rappeler la participation ancienne des Amérindiens au
             commerce et à l'exploration du territoire, ou encore leur diversité
             culturelle contemporaine, autant il faut souligner que c'est toute la
             culture du Québec qui, à divers niveaux - l'adaptation à l'hiver, la
             manière d'élever les enfants, la cuisine -, porte les traces de la
             présence autochtone. Le Québec ne serait évidemment pas ce
             qu'il est sans sa majorité qui se distingue par sa langue, par son
             statut minoritaire dans cette Amérique du Nord dont les ancêtres
             ont exploré tous les confins, par ses racines catholiques et
             paysannes. Enfin, le Québec ne serait pas lui-même sans son
             million d'anglophones, qui y ont introduit l'imprimerie, la liberté
             religieuse, les manières britanniques de table, la démocratie
             parlementaire et qui, ayant été le moteur du développement
            économique, ont largement contribué à construire une société
             moderne.

                     Les autochtones face au pouvoir impérial

             Les rapports entre ces trois peuples ont d'abord été initiés à partir
             de Québec et de Montréal, entre Français et Amérindiens, de
             même, à la baie James, qu'entre Anglais, Cris et Inuits. Dans un
             cas comme dans l'autre, par-delà les prétentions impériales,
             l'adaptation au pays, la traite des fourrures, les rapports militaires
             ont commandé l'alliance entre les partenaires de telle sorte que les
             autochtones n'ont heureusement pas pu être complètement
             assujettis et qu'ils ont conservé un large degré d'indépendance.

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       Lorsque la Grande-Bretagne a conquis ce pays, elle a reconnu sa

             dualité en ne se satisfaisant pas d'un traité de cession signé par la
             France, mais en concluant des traités séparés avec les
             Amérindiens domiciliés dans la vallée du Saint-Laurent, considérés
             alors comme sujets et alliés militaires auxquels des garanties étaient
             offertes concernant la liberté religieuse et la possession des terres.
             La Proclamation royale de 1763 s'inscrivait dans le même esprit.
             Ultérieurement, lors des guerres avec les Américains et lors de la
             révolte des Patriotes, le pouvoir royal allait réitérer ces promesses
             faites aux Indiens.

             Depuis 1760, le pouvoir impérial britannique a donc traité les
             Indiens sur un mode différent de celui des Canadiens (français): les
             premiers étaient considérés comme «sujets et alliés» et non pas
             seulement comme des sujets, contrairement aux seconds. C'est ce
             qui explique qu'encore de nos jours les lois ne s'appliquent pas de
             la même manière aux Indiens et aux autres Canadiens. Mais, le
            pouvoir britannique a, en outre, institutionnalisé différemment le
             statut des deux premiers peuples fondateurs selon deux autres
             paramètres: sur la base du territoire et sur un mode permanent
             pour les Canadiens français, sur la base du «sang» et sur un mode
             transitoire pour les Indiens.

             Par le traité de Paris, les Canadiens (français) sont devenus des
             sujets britanniques. Le pouvoir royal a ensuite, en 1763, tracé les
             frontières d'une «province of Québec», créant une réserve pour les
             Canadiens (français) auxquels il fallut ultérieurement offrir des
             garanties pour obtenir leur appui contre la Révolution américaine:
             maintien du système seigneurial de tenure des terres, liberté
             religieuse, lois civiles françaises. Ces garanties avaient un caractère
             permanent parce qu'il était implicite, aux yeux des nouvelles
             autorités coloniales, que les Canadiens français conquis avaient
             atteint un niveau de civilisation analogue à celui des Britanniques
             puisqu'ils pratiquaient l'agriculture sédentaire et connaissaient la
             propriété privée.

                           Deux poids, deux mesures

             Il n'en allait pas de même pour les Indiens, dont le mode de vie
             allait disparaître, croyait-on, puisqu'il aurait été associé à la
             «sauvagerie». Les Indiens auraient donc à céder leurs terres, mais
             d'une manière «civilisée», c'est-à-dire par traités et contre
             compensations pour eux et pour leurs descendants, ce qui posait
             le problème de la légitimité des récipiendaires des «largesses» de
             Sa Majesté: ce sera sur la base du «sang» pour les membres
             recensés de chaque tribu signataire et leurs descendants par la
             lignée père. En somme, pour les Canadiens (français), les droits
             reconnus s'appliquaient à tous les sujets sur un même territoire,
             non pas à une ethnie. En effet, le Code civil français et la tenure
             seigneuriale des terres valaient pour tous, tant «Anglais» que
             «Français» de la province de Québec. Bref, les droits reconnus
             aux Canadiens (français) étaient fonction de leur décision de
             continuer ou non d'habiter le territoire délimité par la province de
             Québec, non pas fonction du choix des conjoints à l'intérieur ou à
            l'extérieur de l'ethnie. La différence est fondamentale. Pour en voir
             les implications, il suffit, pour reprendre une illustration de
             Jean-Jacques Simard, de voir comment prévaudrait la logique
             basée sur le sang si elle était appliquée aux Canadiens français du
             Québec. Les Canadiens français contemporains auraient des
             droits au Québec sur des terres non encore vendues aux Anglais,
             et seulement dans la mesure où ils seraient des descendants
             patrilinéaires des colons dont on aurait fait le recensement en
             1763. Seraient donc exclus les Johnson, les Ryan, les Harvey, etc.
             de même que les enfants de femmes canadiennes-françaises
             mariées hors de leur ethnie.

             En somme, les deux peuples soumis au pouvoir britannique l'ont
             été sur un mode fort différent. Pour les Canadiens français, la base
             territoriale des droits acquis permettait l'accès à la démocratie et
             éventuellement à la citoyenneté au delà de l'appartenance ethnique
             alors que, pour les autochtones, la règle du sang en bloquait
             l'émergence. C'est la raison pour laquelle les Canadiens français
             ont, tout comme leurs compatriotes canadiens-anglais, eu accès
             aux institutions démocratiques à partir de 1791 avec la création
             d'un premier Parlement, même si le principe de la responsabilité
             ministérielle n'était pas encore acquis. De leur côté, les Indiens
             furent dépourvus de tout droit démocratique (droit de vote,
             d'association, de circulation, de poursuite judiciaire) jusque vers
             1960.

             La défaite des Patriotes, l'Union et l'émigration hors Québec ont
             conduit le Canada français à se définir sur le mode ethnique avec
             une province comme place forte et pôle de sa diaspora
             nord-américaine. Cela a tenu jusqu'en 1960 avec la redéfinition du
             nationalisme des Canadiens français du Québec sur la base du
             territoire de leur province, c'est-à-dire dans un projet de
             nationalisme civique englobant tous les citoyens de leur territoire.

             Du côté des autochtones, nous avons déjà souligné le tournant des
             années 60, mais c'est en 1969 que s'est posé en même temps un
             débat sur la démocratie et sur le nationalisme avec le livre blanc du
             premier ministre Pierre Elliott Trudeau et du ministre d'alors des
             Affaires indiennes, Jean Chrétien, qui proposait l'abolition du statut
             d'Indien et en conséquence celle du ministère des Affaires
             indiennes. Il s'agissait d'en finir avec l'apartheid de l'ère coloniale et
             de placer tous les citoyens du Canada, Indiens compris, sur un
             même pied avec les mêmes devoirs et obligations. La question
             nationale pour les Indiens était cependant occultée: de quelles
             institutions nationales disposeraient ceux-ci si on les privait de ce
             qui, même de manière non démocratique, marquait leur statut
             particulier? L'opposition des Indiens força le gouvernement à
             retirer ce projet.

                       Pour l'autonomie gouvernementale

             C'est le rapatriement de la Constitution en 1982 qui fixa les
             positions canadiennes concernant les deux minorités nationales
             avec le refus de reconnaître un statut particulier au Québec ou
             encore celui de peuple fondateur aux Canadiens français et, d'un
             autre côté, avec la reconnaissance des traités conclus avec les
             Indiens, ce qui implique celle d'un statut particulier. Ce gain des
             Indiens s'est accompagné d'une évolution vers l'autonomie
             gouvernementale. Par contre, les progrès des Indiens pour leur
            reconnaissance nationale n'ont pas nécessairement d'équivalents
             du côté de la démocratie: le rôle de fiduciaire du gouvernement
             fédéral demeure, ce qui implique que l'appartenance soit toujours
             définie selon des règles arbitraires du «sang», que les droits et
             devoirs des Indiens ne sont pas les mêmes que pour les autres
             Canadiens.

             Le Québec souverain devrait reconnaître le statut de peuples
             fondateurs aux «Anglais» et aux autochtones. Pour les premiers,
             cela devrait constituer davantage que le statut d'une minorité
             assurée de garanties constitutionnelles; l'anglais doit être reconnu
             comme langue officielle, avec droit d'affichage en public. Cela
             n'empêche pas de réserver au français une place prédominante
             pour motifs de sauvegarde des traits culturels d'une minorité en
             Amérique du Nord et cela ne devrait pas empêcher non plus
             d'orienter la majorité des immigrants vers les écoles françaises.

<>             Le Québec ne peut offrir aux autochtones rien de moins que ce
             qu'ils ont déjà. Il lui faudrait aller plus loin et faire une proposition
             aux autochtones qui leur permette de se dégager de toute tutelle
             extérieure et de fonder leurs gouvernements sur la citoyenneté et le
             territoire plutôt que sur le sang. On peut se représenter un archipel
             territorial des Indiens du Québec, avec sa Constitution, son
             Parlement, son pouvoir de lever des taxes et des impôts, avec le
             même statut de citoyens et les mêmes droits accordés à tous les
             habitants de ces territoires composés d'une majorité d'autochtones
             et rattachés au Québec. Le pouvoir de taxer est important puisqu'il
             n'y a pas de droits sans devoirs: en somme, la maxime «No
             taxation without representation» est réversible: «No representation
             without taxation.» Il faut souhaiter une proposition faite aux Indiens
             qui puisse rapprocher les deux nationalismes minoritaires au
             Canada et offrir un modèle politique qui leur serve de tremplin
             pour négocier ailleurs en Amérique la prise en charge de leur
             destin tout en échappant à l'héritage colonial de la tutelle et de
             l'incapacité d'accès à la pleine citoyenneté. ...........


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