
Q
U É B E C : N A T I O N A L I S M E
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Avant de vous parler de la région que j'ai quitté, pour devenir québecois, je tiens à vous livrer ces quelques réflexions. Mon pays d'origine, l'Italie, m'a nourri de son histoire, de ses arts, de ses traditions, de son patriotisme.
C'est en Italie que j'ai appris à aimer et admirer les peuples anciens du pays, étrusques, samnites, grecs, romains.
C'est en me nourrissant de l'histoire des trois derniers siècles, que j'ai forgé mes sentiments patriotiques, en revivant les luttes des peuples italiens pour se liberer des jougs éspagnol, français et particulièrement autrichien.
C'est par cette histoire, dont les héros furent les écrivains, les philosophes, les politiciens et le peuple, que j'ai vu mon pays se libérer et s'unir, pour être le pays d'aujourd'hui.
C'est dans mon pays que j'ai été nourri par les arts en général, l'architecture, la sculpture, la peinture, les arts décoratifs. C'est ainsi que lors de mes études j'ai voyagé à travers l'architecture romaine, celle romane, la gothique, la classique, la baroque et la moderne. C'est ainsi que j'ai connu les maîtres de la peinture, à partir de sa naissance avec Giotto, jusqu'au vingtième siècle.
Et que dire de l'influence de la litterature, ancienne ou
moderne, sur
mon esprit, en partant de Ciceron, Séneque, en passant par Dante
et Petrarca, jusqu'aux modernes, comme Manzoni,
Foscoli
et Pellico.////
Le jour où je suis arrivé sur les rives du saint Laurent, j'avais l'ouverture pour comprendre ce nouveau pays. Ainsi mon cheminement pour le comprendre s'est fait par les voies inévitables de l'histoire, des arts et la culture en général.
C'est peut-être pour cela qu'aujourd'hui je comprends les aspirations du peuple québecois ou que je porte une grande admiration aux colosses qui ont façonné l'histoire de ce peuple.
Je dois à ce pays de m'avoir à son tour nourri de multiples manières, mais je suis aussi fier d'avoir contribué modestemment à son développement et à son devenir.
En
conclusion, aujourd'hui, je peux dire, fièrement,
que
je porte deux pays dans mon coeur, le premier pour m'avoir
façonné
pour la vie, le deuxième pour m'avoir permi de grandir
dans
les sillons de la vie.Nicola
Franco
Assumons
l'identité
québécoise
dans sa complexité
Il faut prendre acte
sur le plan politique de cette
ambivalence au lieu
d'essayer d'en sortir
Jocelyn Létourneau
Professeur d'histoire de l'Université Laval
Si l'on rapproche le Québec d'autres sociétés comparables, on constate qu'il est marqué par des problèmes semblables: vieillissement de la population, hausse de la demande d'emploi,endettement des ménages et des administrations publiques, précarisation du travail, effets pervers causés par la révolution technologique permanente et la mondialisation du capital, tendance à la «corporatisation» du tissu social, etc.
Or, aucun État, aucune société n'a pour l'instant
trouvé de solution
globale à ces casse-tête. On peut bien prétendre,
au
Québec,
disposer d'un modèle qui, s'il était possible de le
mettre
en uvre
dans toute son extension et au delà de la tutelle d'Ottawa,
favoriserait la résolution de ces problèmes. Au fond,
personne
n'est dupe d'un tel mantra. Faut-il pour autant envisager la situation
comme étant désespérée? Non. Il suffirait,
de la part des uns et
des autres, d'un peu plus de bonne volonté et de raison
accommodante et d'un peu moins de dogmatisme et de
chauvinisme pour améliorer sensiblement les choses. Les grands
recommencements ne sont pas toujours nécessaires pour faire
advenir ce qui paraît juste et bon. Le progressisme consiste
parfois
à empêcher que les mondes ne se défassent trop.
Si l'on observe par ailleurs la société
québécoise
dans l'étendue de
sa vitalité quotidienne, elle ne souffre d'aucun mal de
réciprocité
entre ses membres. Les cultures qui, au sein du territoire
québécois, se tolèrent, se respectent et se
croisent
dans des
échanges fructueux sans jamais cesser de se réactualiser
dans leur
identité, leurs héritages et leurs idéaux font du
Québec un lieu
enviable où vivre et s'accomplir. Cette dynamique interculturelle
n'empêche d'ailleurs nullement la structuration tranquille, au
Québec, d'un espace public commun qui est déjà
très
largement
francophone.
Évidemment, personne ne niera que, entre ces cultures se
rencontrant et négociant leur aspiration à être, il
existe des
tensions, des rapports de force, des ambassades plus ou moins
habiles visant à l'établissement de modus vivendi dont
certains
seront endossés par l'État. On aurait tort de voir dans
ces
éclats la
manifestation d'une impasse quelconque. La tension n'est pas une
propriété périlleuse de l'expression
démocratique.
Elle est l'alpha
et l'omega de cette démarche infinie d'accommodements
réciproques, dont l'équilibre est toujours à
refaire,
et qui marque la
nature des rapports que se vouent des groupes vivant en situation
d'interdépendance contrainte.
À l'heure actuelle, on a d'ailleurs l'impression que cette
tension,
loin d'être destructrice d'interaction, aliénatrice
d'identité
ou
annonciatrice de dérapages, est plutôt créatrice de
compromis
acceptables pour tous les individus et groupements culturels
formant ensemble, dans leur asymétrie démographique, la
société
québécoise.
Dans mon esprit, ce compromis n'exprime pas l'atteinte d'un
consensus entre les parties ni ne traduit l'oblitération de la
tension
existante. Il rend compte davantage d'un état de cette tension
qui,
pour la majorité des Québécois, paraît
viable.
Cette tension est
par définition instable. Pour cette raison, elle
préoccupe
bien des
penseurs qui souffrent mal l'incertitude qu'elle contient. Se
défaire
de cette tension, quitter l'ordre des équilibres oscillants
qu'elle
comporte pour parvenir à un lieu d'intégration symbolique
et
politique qui éclaircirait les situations, telle est la solution
contenue,
à l'état de projet et d'espoir, dans l'idée de
nation
québécoise.
Or, il se pourrait bien que sortir de l'univers de tension qui
constitue le lieu d'être (et de réciprocité
vertueuse
aussi) des
Québécois soit une option qui, malgré ce qu'elle
annonce,
ouvre
au pire plutôt qu'au meilleur.
Maintenir une tension créatrice
À plus d'un titre, l'idée de «nation
québécoise»,
à l'instar de celle
de «nation canadienne», pose en effet les conditions d'une
dissolution de la tension dans laquelle la formation sociale du
Québec, comme celle du Canada, s'est construite dans le temps.
Dissolution, ici, ne signifie pas destruction des parties formant un
tout. Entendons plutôt désactivation, réduction,
voire
banalisation
et, ultimement, indifférence envers ces parties au profit de
l'hypertrophisation du tout: la nation, qui en arrive à ne plus
avoir
de consistance tellement elle a été mise à
distance
de l'histoire et
de la réalité sociologique qui l'a fait et l'anime
toujours.
Parler de nation québécoise et envisager le
Québec
comme un lieu
politique entier, siège d'une communauté inclusive de
tous
ses
membres et avivée par une identité collective englobante
de toutes
les autres - ce qui est bien la définition de l'État
souverain
-, c'est
chercher à refonder une société dans le
détachement
immodéré de
ce que fut son passé et de ce qu'est son présent.
Or, le défi qui s'offre à ceux qui entendent reformuler la
représentation globale du Québec n'est pas de parvenir
à
une
vision univoque de la nation, hier, aujourd'hui et demain.
L'historicité québécoise est fondée sur une
tension irréductible
entre les composantes de la société
québécoise
au même titre que
la condition identitaire des Franco-Québécois repose sur
l'ambivalence d'être du groupement. Vouloir sortir de cette
tension
ou de ces ambivalences, donc chercher à résoudre
l'«équation
Dans la reconnaissance de cet identitaire plein de tension et
ambivalent des Québécois réside d'ailleurs la
fortune
de tout
politicien qui entend obtenir l'appui de la population. Dès lors
qu'un leader se propose de faire sortir les Québécois -
les
francophones en particulier - de l'espace de tension accepté
entre
les six pôles dialectiques de leur identité collective (le
désir de
refondation et la volonté de porter un héritage, le refus
d'être
assimilé et la crainte de se voir excentrer, le foyer
québécois
et une
certaine vision du Canada enchevêtrée dans l'idée
de
canadianité),
il se heurte à beaucoup de réserve.
Pierre Trudeau, qui entendait accélérer
l'émancipation
des siens en
les faisant se dépasser dans un élan de canadianisation
défini
sous
l'angle de l'idéal civique et multiculturel, a ainsi
échoué
dans sa
mobilisation. Il en fut de même pour les indépendantistes
qui
offraient à leurs compatriotes d'échapper à leur
condition
ambivalente en les faisant se projeter dans un avenir où l'Autre
serait ou bien complètement en dehors du Soi (le Québec
séparé
du Canada), ou bien entièrement absorbé dans le Soi (le
Québec
comme un Autre). Dans les deux cas, une majorité de
Québécois,
les francophones en tête, préférèrent s'en
tenir
à une position
mitoyenne, sorte de «posture politique optimale» leur
permettant
de conserver une tension bienheureuse entre les interfaces de leur
identité.
On comprend de ce point de vue la fortune relative, auprès des
francophones tout au moins, de l'idée de
souveraineté-partenariat
- dont la frontière avec celle de fédéralisme
asymétrique,
formule à
laquelle se rallieraient bien des Québécois
non-francophones
si
cette option leur était lucidement présentée, est
loin d'être
tranchée. Dans l'optique d'une forme politique reconduisant les
tensions et ambivalences constitutives de la formation sociale du
Québec, la souveraineté-partenariat apparaît comme
une façon de
reconfirmer la majorité dans son lieu d'être
pérenne,
celui de la
jonction entre ses contraires complémentaires et cumulatifs.
C'est
cette situation «flottante» que les tenants de
l'idée
de nation
québécoise cherchent à dépasser à
tout
prix.
Il y a là méprise. Le défi, en effet, n'est pas
d'outrepasser
ou de
nier la condition identitaire des Québécois. Il s'agit
plutôt
de
l'assumer et de l'apprécier dans ce qu'elle est, notamment dans
ses
ambivalences dialectiques, en sachant découvrir le potentiel
d'accomplissement que recèle cette particularité
d'être
et de
s'affirmer.
La canadianité de l'ambivalence québécoise.
Il n'est pas facile de comprendre l'ambivalence des
Québécois,
celle des francophones en particulier. Il est encore plus ardu
d'envisager cette ambivalence comme lieu d'être et moyen
d'épanouissement possible pour le groupement. Pourtant, c'est en
pénétrant l'impensable signification de cette ambivalence
que l'on
se met dans une posture féconde pour saisir la condition
identitaire
complexe et non malheureuse des Québécois.
On n'épuisera pas ici le sujet. On se contentera de discuter
brièvement d'une seule composante de l'identitaire
québécois
(que
les tenants de la thèse de la nation québécoise
ont
d'ailleurs
tendance à négliger), celle de la canadianité.
Nous assumons d'emblée que la canadianité est une
caractéristique constitutive de l'identitaire et de l'imaginaire
francophone, une propriété encore active de
l'«être
collectif
québécois» vivant et se représentant. Il
importe
toutefois de
préciser en quoi consiste au juste cette idée de
canadianité.
On évitera ainsi de la réduire à un sentiment
d'allégeance
ou
d'appartenance à la nation du Canada. On renoncera de même
à
la définir comme ce précipité identitaire
découlant
du processus de
formation de l'État du Canada ou de l'entreprise de
canadianisation du pays. En fait, la canadianité fait moins
référence
à la réalité institutionnelle du Canada ou
à
la figure emblématique
actuelle du Canadien qu'à l'une des dimensions centrales de
l'expérience historique canadienne. Une dimension, il faut
l'admettre, qui s'étiole toutefois à mesure que se
rétrécit
la
mémoire du pays et qu'abdiquent ses leaders devant le
défi
de
s'élever au rang de visionnaires.
Pour faire vite, on dira de la canadianité qu'elle est cette
propension à reconnaître et à assumer que le
conflit,
les tensions et
les dissensions sont au cur des rapports d'interdépendance entre
groupements, que, du choc entre ces dynamismes contradictoires,
naissent des ouvertures, des possibilités et des espoirs pour
l'avenir et que, en conséquence, l'activité politique ne
doit pas
épuiser sa vitalité dans le banal aménagement de
ce
qui est
seulement supportable par défaut d'imagination, mais doit tendre,
en tout temps, à la négociation de dénouements
réputés
impossibles.
Ainsi définie, la canadianité renvoie au potentiel de
régénération
du
pays par usage, emprunt ou exploitation des dispositions et des
inclinations à la conciliation des contraires contenues dans le
processus de sa formation historique. La canadianité est en
quelque sorte ce capital de bonté, d'accueil et de
médiation
accumulé dans l'histoire du pays par ses acteurs. Sous ce
rapport,
la canadianité apparaît comme l'utopie réalisable
du
Canada dont
est également le Québec. Elle est l'expression de la
raison
sensible
des Canadiens dont sont aussi les Québécois et les
autochtones.
La canadianité reste, pour les Québécois, une
valeur
positive qu'ils
ont contribué à construire et dont les fruits pourraient
être
exploités pour bâtir l'avenir. On comprend qu'ils ne
veulent
pas
s'aliéner un tel patrimoine.
Bien sûr, personne ne prétendra que l'histoire de
l'expérience
canadienne se ramène à une grande victoire du
«principe
accommodant» ou de l'«élan transcendant»
contre
les pouvoirs ou
l'inconscience. Au contraire, les inepties, les erreurs et les
irresponsabilités individuelles ou collectives dans la gestion
des
contingences du politique sont une constante du passé du Canada.
Il appert toutefois que, si l'expérience canadienne s'est
révélée
le
théâtre de rapports de force résolus ou
tranchés
de manière
souvent malheureuse ou maladroite (qualifions ces gaucheries de
blessures), elle n'a, en même temps, jamais cessé
d'être
un terrain
de dialogue entre acteurs et groupements cherchant, depuis leur
position respective, à s'affirmer sans démentir leur
quête
(parlons
ici de possibilités).
Ainsi, c'est dans l'espace politique créé par la tension
perpétuelle
entre le désir, par la majorité anglophone, de
marginaliser
le fait
français en Amérique (blessure) et la
nécessité
et l'opportunité de
dialoguer avec les francophones pour aménager leur soif de
perdurer et leur volonté de s'affirmer (possibilité), que
ces
derniers, depuis le(ur) foyer québécois, se sont
élevés
comme
communauté politique majeure au Canada. Cette tension est celle
qui a également marqué le rapport des autochtones aux
non-autochtones, au départ tout au moins et depuis quelque temps
aussi.
Le devoir de persévérer
Penser l'avenir du Québec sans prendre en compte la
centralité
du
fait canadien dans l'identité québécoise, c'est
comme
penser
l'avenir du Canada en négligeant la centralité du fait
français
dans
l'identité canadienne. Dans les deux cas, c'est contribuer
à
l'oubli
d'une mémoire et d'une histoire du pays plutôt qu'à
leur
revivification. C'est de même se contenter d'envisager
l'expérience
historique canadienne sous l'angle indépassable et unique des
blessures (perspective francophone) ou du «bouton à la
face
du
pays» (perspective anglophone), plutôt que sous l'angle des
possibilités, des réciprocités et des
partenariats.
Au fond, c'est
refuser d'admettre que l'expérience historique canadienne ne se
donne à voir et à comprendre que par l'entremise des
notions
dialectiques d'«équilibre instable», de
«proximité
distante», de
«maillages dissonants», d'«interdépendance
orageuse»,
etc.
Ce refus est symptomatique de ce qui caractérise, au delà
de leur
discorde apparente, les théoriciens et partisans de la nation
québécoise et ceux de la nation canadienne: une
incapacité
d'assumer la complexité et l'entremêlement salutaires des
situations
empiriques, une démission devant le défi cardinal du
politique
de
transformer les problèmes en projets.
Reste, comme horizon libérateur, l'obligation de penser
l'impensable et celle de venir à bout de l'impossible.
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De
la nation culturelle à la
nation politique
Charles Taylor
Philosophe
Il faut être impitoyable pour tous nos mythes
essentialistes
Comment
«penser» une nation? Et pourquoi faut-il
le faire? «Nation» se dit en deux
sens depuis deux siècles, depuis l'aube de
l'ère
démocratique. Il y a la nation
culturelle ou linguistique ou historique («la
nation
canadienne-française», par
exemple) et la nation au sens politique.Celle-ci est le
«souverain»,
elle est
l'ensemble de ceux et celles qui décident
collectivement
de leur sort
dans un régime démocratique.
Or qui décide ensemble doit aussi délibérer
ensemble,
et il n'y a
pas de délibération collective possible qui ne soit
encadrée
par un
accord de fond, sur des principes, des buts, des valeurs clés.
Bien
entendu, ceux-ci évoluent, sont même le lieu de
contestations
partielles. Mais ils ne sauraient être tous mis en cause à
la fois,
autrement, la discussion se désagrège, ne s'organise plus
autour de
questions communes. On est au bord de la rupture.
Une démocratie implique donc une nation politique, et la nation
politique a besoin d'une définition commune, au moins des
matières à contestation généralement
reconnues.
Elle a besoin de
ce qu'on pourrait appeler une «identité politique»
qui
entretienne
un rapport complexe, mais fondamentalement ouvert et accueillant,
avec les multiples identités personnelles de ses membres.
Mais les nations ne se préoccupent pas toujours de leur
identité.
Ce qui nous oblige à le faire dans le Québec
contemporain,
c'est
une diversité qui rend difficile une identité politique
commune.
Trois dimensions de notre diversité
Rappelons les trois grandes dimensions de notre diversité
identitaire: 1- il y a la différence entre les autochtones, les
«premières nations», et ceux qui sont venus dans la
foulée de la
colonisation européenne; 2- il y a la différence entre
majorité
francophone et minorité anglophone; et 3- il y a la
diversité
de
ceux qui sont venus et viennent encore nous rejoindre de toutes les
parties du globe.
Tout cela a créé une extraordinaire variété
et une richesse
d'identités personnelles. Cette multiplicité ne pose pas
nécessairement de problème pour une identité
politique.
Si elle
suscite une difficulté chez nous, c'est parce qu'elle se situe
dans
les
lignes de force d'une identité politique complexe.
Les différentes minorités, autochtone, anglophone,
allophone,
ainsi
que bon nombre de francophones de souche, tiennent à une
identité politique à la fois canadienne et
québécoise.
Question en
partie de prudence élémentaire pour les premiers (mieux
vaut
pour
les minorités évoluer dans un système complexe,
où
on peut
manoeuvrer sur deux paliers); question d'allégeance profonde pour
les seconds; une préférence fort compréhensible
pour
les grands
ensembles chez les allophones, dont les familles sont
distribuées
un
peu partout dans les Amériques, tandis qu'une majorité des
francophones de souche a hérité de cette identité
complexe dont
elle ne se décide pas encore à se départir.
Or il n'y a pas de problème en soi dans cette complexité,
car s'il
est plutôt rare de relever de deux nations culturelles, il est
parfaitement normal de faire partie de deux peuples souverains.
Cela est même obligatoire dans des régimes
fédératifs
et quasi
fédératifs, d'ailleurs de plus en plus répandus de
nos jours.
L'interférence du projet indépendantiste
Le problème provient plutôt de l'interférence entre
cette
complexité, d'une part, et un fort projet
d'indépendantisme
chez
des francophones de souche, d'autre part. En effet, ce projet
s'exprime aussi dans le langage d'une nation politique
québécoise,
qui serait «souveraine». On trouve souvent dans le discours
indépendantiste l'idée que la nation
québécoise
ne serait dans une
situation «normale» qu'après avoir
créé
un État souverain.
Comment s'étonner alors si les différentes
minorités
éprouvent une
certain confusion et ressentent une certaine ambiguïté dans
tout
appel qui leur est adressé d'appartenir de plain-pied à
la
nation
politique québécoise? À quoi les invite-t-on, au
juste?
Quelle est
l'identité politique à laquelle on leur propose de
souscrire?
Je parle ici d'invitation car notre problème vient visiblement
d'une
réticence chez les minorités des trois dimensions de
diversité
à
adhérer de plein coeur à un peuple
québécois
trans-ethnique.
D'aucuns peuvent prétendre que le problème se situe aussi
chez la
majorité, que sa volonté d'inclure les autres n'est pas
très
forte,
voire qu'elle les repousse. Or on ne peut nier qu'il existe des
sentiments d'exclusion chez la majorité francophone, comme dans
toute société moderne, mais ces réactions sont de
moins en moins
légitimées et diminuent avec le temps. L'invitation
à
appartenir à la
nation politique québécoise a bel et bien
été
lancée aux minorités,
mais les destinataires hésitent à y répondre.
Or la réticence de ceux-ci vient de l'incertitude, voire de la
méfiance à propos du sens de la proposition qui leur est
faite. Elle
a deux sens possibles.
1- On peut vous demander d'adhérer à un peuple dont le
destin
«normal» est d'atteindre l'indépendance;
l'identité
politique dans ce
cas englobera l'indépendance comme élément fixe du
cadre; ou
bien 2- on vous propose de faire partie d'un peuple, sans
référence à son statut constitutionnel
éventuel.
Cela n'exclut ni
l'indépendance, ni le fédéralisme, mais
définit
l'identité politique
sans référence ni à l'un ni à l'autre.
Il me semble clair, vu l'attachement des minorités à la
double
identité canadienne et québécoise, que l'unique
base
d'une nation
politique québécoise trans-ethnique se situe dans le
point
n° 2.
Comment la définir?
Trois éléments de la nation politique
Il me semble qu'elle doit comporter trois éléments
essentiels:
i- une
éthique politique, essentiellement définie par les droits
humains,
l'égalité et la démocratie; ii- le français
comme langue publique; iii-
un certain rapport à notre histoire.
Il est clair que chacun de ces éléments est le site de
contestations
importantes. Et cela est inévitable. Qui pourrait
prétendre
avoir
défini une fois pour toutes ce que la démocratie et les
droits
humains exigent pour notre temps? Et l'aurait-on fait que les temps
qui changent nous auraient mis devant une nouvelle situation,
exigeant d'autres mesures. On devrait dire même qu'une certaine
ouverture est essentielle ici, que toute société qui
change,
et
surtout qui se renouvelle en partie par l'immigration, doit s'attendre
à des redéfinitions récurrentes de ses
références
de base.
Contestations importantes, mais non pas globales. On ne saurait
maintenir dans la même identité politique un rejet de
principe
des
droits humains ou une proposition d'abandonner le français comme
langue publique. Non pas que de telles idées se
présentent
dans le
Québec actuel, mais elles seraient des points de rupture qui
rendraient impossible toute identité politique commune.
Mais qu'en est-il du rapport à l'histoire? Pourquoi est-il
nécessaire? Parce que chaque société politique est
non seulement
définie par une certaine éthique - elle est par exemple
démocratique -, elle constitue un certain projet historique, une
certaine tentative de réaliser cette forme de vie. Ce à
quoi
on est
invité à participer, ce n'est pas à la
démocratie
dans l'abstrait, mais
à ce projet bien défini et concret: la démocratie
dans les institutions
parlementaires britanniques, mais vécue en français; une
démocratie francophone, mais séparée de l'Hexagone
par toute
l'épaisseur de son histoire ultramontaine et de sa situation
américaine. On pourrait citer bien d'autres traits marquants de
notre projet, mais il est déjà évident que ce qui
lui donne sa réalité
concrète, c'est précisément son passé, tout
ce qui est survenu pour
que sa situation actuelle soit ce qu'elle est. Comme membre d'un
peuple, on n'arrive jamais au début du film; le récit des
événements
est déjà en cours. On doit lui trouver un sens avant de
conter
sa
propre histoire.
Prolonger notre histoire
Mais ce sens même sera-t-il contesté?
Inévitablement.
Nous
trouverons différentes façons de prolonger cette
histoire.
Rien n'est
moins évident chez nous, où d'aucuns prétendent que
l'aboutissement normal de nos derniers 400 ans d'existence est un
état indépendant, alors que d'autres refusent cette
solution
au nom
de l'appartenance à un plus grand ensemble. Mais ce qui nous
relie
ensemble comme membres d'un même peuple, c'est que nous
proposons de continuer cette même histoire, si divergentes que
soient nos lectures. Le geste fatal serait de dire: puisque tout cela
nous divise, oublions le passé et concentrons-nous sur les
problèmes de l'heure. C'est un recours séduisant dans le
monde
libéral moderne, où la jeunesse prend le pas sur
l'âge
et l'avenir sur
le passé.
Mais dès qu'on adopte cette ligne, on dissout les bases de notre
identité politique, c'est-à-dire de notre existence comme
peuple.
Car les problèmes de l'heure sont les problèmes de
quelqu'un.
De
qui parle-t-on quand on dit: «nos problèmes»? La
réponse
à cette
question, comme à toute question identitaire, fait
nécessairement
référence au passé, celui d'une longue existence
commune,
celle
des francophones de souche, marquée au départ d'une
rencontre
essentielle, celle des autochtones, et profondément
modifiée
par la
suite par d'autres alliages, anglophones et allophones.
Notre identité politique a donc trois piliers essentiels. Chacun
comporte une référence essentielle au passé. Mais
ils peuvent et
doivent être taillés de nouveau, recevoir de nouvelles
formes
aux
mains des générations succédantes, à
commencer
par celle qui vit
maintenant. Le primordialisme est un danger qui guette toutes les
sociétés, de nos jours, en face du changement et de la
diversité
galopants, et pas seulement les sociétés qu'on qualifie de
«fondamentalistes». Même les sociétés
libérales
sont tentées de se
cramponner à certaines formes traditionnelles,
prétendument
«fondatrices».
Prenons un exemple actuel. Une certain séparation entre
l'Église
et
l'État est incontournable dans une démocratie
diversifiée.
Mais
cela ne justifie nullement une certaine rigidité autour des
formes
traditionnelles et quasi sanctifiées qu'a prises cette
séparation
dans
une société donnée, comme le «wall of
separation»
américain ou la
«laïcité» française.
Cette entente de base sur la reformulation de l'essentiel est
probablement nécessaire à toute société
démocratique
contemporaine, mais elle est d'autant plus incontournable pour des
sociétés qui se renouvellent par l'immigration. C'est
leur
façon de
dire aux nouveaux venus que tout n'est pas figé dans le concret,
qu'ils auront leur mot à dire dans la redéfinition de
leur
nouveau
pays. (D'ailleurs, la catégorie de sociétés vivant
de l'immigration
s'élargit bien au delà de celles traditionnellement
reçues
comme
telles. Songeons à la nouvelle loi de citoyenneté
allemande.)
Bref, l'identité politique, à l'instar de son homologue
personnelle,
devrait être admise comme réalité en instance
constante
de
reformulation, saisissable seulement dans son cadre narratif, selon
la suggestion féconde de Jocelyn Maclure
(«Authenticités
québécoises», dans Globe, vol. 1, n° 1).
Désacraliser la loi 101
J'ai parlé de cette reformulation à propos du premier
pilier,
mais la
même chose vaut pour ii (la langue) et iii (le rapport à
l'histoire).
Pour construire notre identité politique commune, il faudrait
que
la
défense de la langue ne soit plus identifiée, comme elle
l'est encore
par certains ultranationalistes, à un texte de loi sacré.
Il s'agit moins
de compter le nombre d'amendements qu'a subis le texte originel
de la loi 101, pour déterminer combien sa chair vivante a
été
«charcutée», que de trouver l'équilibre
nécessaire,
toujours à
modifier, entre une langue publique dominante et les autres langues
inséparables d'une société polyglotte ouverte
à
un monde où une
lingua franca circule qui n'est pas notre langue commune. Au lieu
de chercher une sécurité illusoire dans la belle
totalité
d'une
législation définitive, nous ferions mieux d'admettre que
notre
situation nous posera une série de dilemmes sans fin, que nous
devrions affronter avec la plus grande créativité.
Quant à notre rapport à l'histoire, c'est finalement ce
qui
nous
divise le plus. Et à plus d'un titre. Qu'en est-il de notre
histoire
catholique et ultramontaine, grande refoulée de la
Révolution
tranquille, qui revient nous troubler après des décennies
de latence
dans le grand débat scolaire? Et puis, il y a le discours d'un
certain
indépendantisme essentialiste, qui présente la
souveraineté
comme
la seule issue sensée et fidèle à nos 400 ans
d'histoire.
Mais notre
avenir est à certains égards beaucoup plus ouvert que
nous
avons
coutume de l'imaginer. Et qui plus est, pour créer une
identité
politique québécoise à travers notre
diversité,
il faut établir une
conscience commune de la large gamme de choix qui est devant
nous, sans délégitimation sélective
préalable.
Il faut donc être impitoyable pour tous nos mythes essentialistes,
qu'ils nous offrent une destination préétablie de notre
histoire
ou un
modèle socioéconomique que nous ne saurions mettre en
cause.
Y parviendrons-nous?
Qui est Charles Taylor?
Professeur à l'université McGill depuis 1961, Charles
Taylor
est
actuellement considéré comme l'une des sommités
mondiales
en
philosophie morale et politique. Docteur de l'université
d'Oxford,
il
a été Chichele Professor et membre de l'All Souls College
de la
prestigieuse institution britannique pendant plusieurs années.
Il
a
également enseigné dans plusieurs autres
universités,
dont
l'Université de Montréal, Princeton, Berkeley et
l'Institut
für die
Wissenschaften Vom Menschen de Vienne. M. Taylor a publié
plus d'une dizaine d'ouvrages. Mentionnons entre autres Hegel, qui
reste une référence sur le grand philosophe allemand,
Rapprocher
les solitudes Écrits sur le fédéralisme et
le
nationalisme au
Canada, Multiculturalisme Différence et démocratie,
Grandeur et
misère de la modernité, et son maître-livre, Les
Sources
du moi,
qui trace un portrait de la genèse et du développement de
la
conception de l'identité moderne. Membre de la
Société
royale du
Canada et fellow de la British Academy, M. Taylor a reçu de
nombreux prix, dont le prix Molson du Conseil des arts du
Canada et le prix Léon-Gérin, qui lui fut
décerné
par le
gouvernement du Québec pour sa contribution exceptionnelle
à
la
vie intellectuelle et sociale du Québec. Il a été
vice-président du
Nouveau Parti démocratique de 1966 à 1971 et membre du
Conseil de la langue française de 1991 à 1996.
![]()
Daniel Jacques
Philosophe
«Si je vous ai bien compris,
vous êtes en train de dire: à
la prochaine fois.»
- René Lévesque
Les peuples naissent et meurent
parfois
dans d'imprévisibles circonstances. Ainsi, personne
n'a su prédire la disparition de l'Union
soviétique
ni la réunification de l'Allemagne.
Voilà pourquoi il convient d'être prudent
quand
on réfléchit à la destinée des
nations.
Ce la vaut bien sûr pour le Québec
tout
comme pour le Canada.
Il est question de tenir prochainement un référendum sur
l'avenir
politique du Québec. Dans le camp souverainiste, on s'applique
à
réunir ce qu'il est convenu désormais de nommer
«les
conditions
gagnantes». L'expression, bien qu'elle soit imprécise
à
souhait, n'en
laisse pas moins voir un aspect essentiel de la culture politique de
ce parti. Pour ma part, je préfère
réfléchir
à ce que l'on pourrait
appeler, par opposition, «les conditions signifiantes» d'un
tel
exercice. Comment le prochain plébiscite pourrait-il ouvrir des
avenues nouvelles et nous sortir de l'impasse dans laquelle nous
nous sommes enfermés depuis plus de vingt ans?
La tâche est urgente. Alors même que le gouvernement
s'applique
à réduire le déséquilibre des finances de
l'État,
un autre déficit a
pris place qui pourrait bien peser tout aussi lourdement sur l'avenir.
Celui-là est moins apparent et ses effets ne se feront sentir
qu'à
long terme. Voilà pourquoi il semble échapper à
l'attention
générale. La société
québécoise
est affectée d'un déficit
symbolique qui se manifeste par une indifférence, chaque jour
plus
particulier au Québec. Dans l'ensemble des
sociétés
occidentales,
les progrès de l'individualisme ont conduit les citoyens
à
se
détacher des affaires politiques. De même, la
bureaucratisation
et
la mondialisation nourrissent un même sentiment d'impuissance
chez plusieurs d'entre eux. J'estime cependant qu'il existe au
Québec des causes particulières qui renforcent ces
penchants
néfastes pour la vie démocratique. Parmi celles-ci, il
faut
compter
le comportement des acteurs politiques.
Bien qu'il y aurait beaucoup à dire sur le manque d'imagination
et
d'idéalisme des politiciens qui gouvernent actuellement la
fédération canadienne, je ne considérerai ici que
le rôle joué par
les dirigeants souverainistes. Pour comprendre les motifs qui ont
animé ces acteurs de notre histoire, il faudrait remonter aux
origines du mouvement indépendantiste; montrer comment, sous la
volonté impérieuse d'en finir avec un passé
jugé
humiliant, ceux-ci
furent conduits à vouloir renverser l'ordre établi.
À
la lumière de
l'histoire malheureuse des Canadiens français, sous le poids des
souffrances accumulées dans la chair et dans la langue, comme
disaient les poètes, le visage de l'anglophone a acquis les
traits
d'un ennemi politique. Combien de fois n'a-t-il pas été
dit
que le
Canada - régime impérial et monarchique - résulte
d'une conquête
militaire et perpétue, dans ses structures profondes, une
oppression séculaire? Sous l'emprise de cette lecture de
l'histoire,
les souverainistes ont acquis la conviction de connaître le bien
véritable de la nation québécoise.
Quelle ne fut pas leur déception, au soir du premier
référendum,
de constater que le peuple ne s'était pas présenté
au rendez-vous
tant espéré! Détourné de sa destinée
véritable, par quelque esprit
machiavélique, le peuple, dira-t-on ensuite, n'a pas su
reconnaître
son propre intérêt. Les nationalistes
québécois
sont demeurés
prisonniers de cette représentation simpliste de
l'événement.
Cherchant à leur tour à devenir plus
machiavéliques
que l'auteur du
Prince, ils ont consacré la plus grande part de leur
énergie
à définir
la stratégie gagnante, portant leur attention de la fin vers les
moyens.
Pour une fondation réussie
Dans l'histoire de la pensée politique moderne, Machiavel est
l'inventeur de la politique de conquête. Cette politique a pour
but
d'offrir l'assurance de rapports avantageux avec l'Autre, elle exalte
le conflit et reconduit l'individu à lui-même. Selon
Machiavel,
la
création d'un nouvel État représente la
tâche
politique la plus
difficile, celle qui requiert, par conséquent, la plus grande
vertu.
Il
faut des qualités exceptionnelles pour saisir l'occasion
permettant
l'institution d'un nouvel ordre social. Lors d'une telle fondation, il
est permis d'utiliser tous les moyens pour obtenir la victoire finale.
Le projet de Rousseau s'oppose à celui de Machiavel. Rousseau
estime que l'art politique ultime se manifeste non seulement dans la
création d'un nouvel ordre social mais davantage par
l'établissement d'une véritable communauté
politique.
Rousseau est
l'initiateur de la politique de concorde. Celle-ci a pour objectif
l'établissement de relations équitables entre des
citoyens
qui se
reconnaissent une même appartenance. Pour l'auteur du Contrat
social, une telle concorde représente la condition de
possibilité
de
toute justice et de toute liberté authentiques, c'est pourquoi
elle
est
une composante essentielle de la fondation politique réussie.
L'enseignement politique de Rousseau conduit à examiner les
conditions de la victoire tout autant que les moyens d'y parvenir.
Ces considérations générales peuvent
paraître
bien éloignées de
notre propos, elles éclairent pourtant le débat politique
québécois.
Compte tenu de l'état d'esprit qui prédomine dans notre
société,
j'estime préférable de suivre les enseignements de
Rousseau.
Il ne
s'agit pas tant de parvenir à réunir «les
conditions
gagnantes» qui
nous permettraient de nous assurer collectivement de la maîtrise
de
l'avenir, mais plutôt d'examiner sous quelles conditions cette
prise
de contrôle - en admettant qu'elle puisse être acquise -
pourrait
avoir sens et légitimité de manière à
favoriser
la concorde entre
tous les citoyens du futur État. Les trois remarques suivantes
illustrent la signification de ce principe général.
Pour éviter la manipulation
Afin que la décision prise lors d'un éventuel
référendum
soit
considérée légitime, il faudrait que la question
posée
soit simple -
afin d'éviter toute manipulation ultérieure - et qu'elle
porte sur les
fins de la communauté, mais surtout que la promesse soit faite de
ne plus revenir sur le sujet. Il faut, quel que soit le
résultat,
que la
décision soit finale. On ne peut espérer la collaboration
des
diverses communautés qui composeraient la future nation
québécoise, si le référendum est
utilisé
par les élites souverainistes
comme instrument de négociation politique permettant de tenir
l'Autre en otage, sous la menace de reproduire, ad nauseam,
l'événement jusqu'à la victoire finale. Une telle
stratégie mine la
légitimité de tout le processus en ce qu'elle banalise
l'événement.
Ce machiavélisme, dont personne n'est dupe, ne peut que nourrir
la discorde et renforcer notre lassitude déjà si grande.
Deuxièmement, pour qu'un référendum gagnant puisse
être jugé
signifiant par tous les citoyens du futur État, il faudrait que
tous les
membres des communautés composant la société
québécoise
soient assurés, à l'avance, des droits et des
prérogatives
qui leur
seront accordés et que soit définie la nature du
régime
politique
auquel ils participeront. Cette condition ne saurait être remplie
sans que les principes de la constitution du nouvel État ne
soient
connus avant même le moment de la consultation.
Enfin, pour que cette entreprise de fondation ait quelques chances
de succès, le législateur devrait tenir compte des
dispositions
de
chacun à y participer. À l'évidence, la
création
d'un État souverain
sur le territoire du Québec aurait pour objectif le maintien et
le
développement de la communauté de mémoire
formée
par
l'ensemble des francophones. Il serait vain de vouloir dissimuler
cette finalité car ce projet a sa raison d'être dans un
passé
singulier
qui n'est pas celui de tous les membres de la société.
Afin
qu'il
puisse devenir acceptable aux yeux de ceux qui ne partagent pas
cette mémoire, il faudrait que soit établi un dialogue
conduisant
à
l'appropriation de sa raison d'être. Une telle appropriation
présuppose l'existence d'une réserve de bonne
volonté
chez les
populations concernées. Est-il besoin de dire que les peuples ont
rarement fait preuve d'une telle bonne volonté dans l'histoire ?
De
plus, si l'Autre est traité comme un ennemi qu'il s'agit de
vaincre,
il
est peu probable qu'il soit disposé à une telle entente.
Je crois qu'il n'existe qu'une seule façon de favoriser
l'émergence
de cette bonne volonté. Il faut que les francophones,
par-delà
la
mémoire des humiliations passées, acceptent de
reconnaître
la
contribution des autres communautés à l'histoire du
Québec,
notamment celle des anglophones. L'État qui serait formé
sur la
base d'un référendum gagnant aurait à ordonner une
diversité
d'appartenances comparable à celle que l'on trouve au Canada.
Toutefois, à la différence de l'expérience
canadienne,
il faudrait -
dès l'origine - que cette reconnaissance de la diversité
nationale,
de la multiplicité des mémoires, se reflète dans
les
structures du
pouvoir, offrant à chacun une représentation
appropriée
à son
histoire. Parmi les institutions propres à réaliser ce
projet,
on
pourrait envisager une chambre des communautés, distincte de
l'assemblée législative, veillant au respect des droits
et
des intérêts
de celles-ci. Pour fonder ce nouveau pays sur la concorde, il
conviendrait donc que la majorité francophone fasse preuve de
générosité envers toutes les communautés
appelées
à former la
future nation, que celles-ci soient d'origine britannique, juive,
amérindienne ou autre; que cette majorité, en somme,
manifeste
un
esprit de solidarité plus étendu que celui que l'on
retrouve
au
Canada.
Un dernier référendum, tenu selon ces principes, pourrait
alors
ouvrir la voie à une autre histoire. Seul un tel
déplacement
du
centre de gravité de la nation du passé vers l'avenir
peut
conduire
à une compréhension de l'Autre qui ne réduise pas
celui-ci à n'être
que le simulacre attardé d'un ennemi mort, mais lui permette, au
contraire, de devenir un semblable avec lequel il est possible de
parler d'avenir. En ce sens, le seul référendum qui
puisse
être
vraiment gagné devrait ouvrir la voie à une
réconciliation
nationale.
Des raisons d'espérer
La plupart du temps, Machiavel a remporté la victoire sur
Rousseau. Les frontières se forment selon des luttes incertaines,
sous l'accumulation d'infinis malentendus. Aussi, diront plusieurs,
est-il peu réaliste d'espérer que les anglophones et les
Amérindiens
de ce pays, pour ne mentionner qu'eux, comprennent les motifs qui
animent leurs concitoyens francophones et que ces derniers, en
retour, soient disposés à reconnaître la valeur de
leur contribution
à l'histoire de la nation québécoise. C'est
pourquoi
il n'est pas
assuré que le meilleur soit encore possible en ce pays.
Compte tenu des forces en présence, il se pourrait qu'il ne
puisse
y
avoir de fondation réussie ni pour le Canada ni pour le
Québec,
chacun demeurant prisonnier des contraintes engendrées par son
passé. Malgré tous nos efforts, il n'y aurait de victoire
possible que
dans la défaite de l'Autre. Il y a pourtant des raisons
d'espérer
qu'il
puisse en être autrement. N'avons-nous pas appris, au cours de ce
siècle catastrophique, à apprécier la
différence
sur fond
d'appartenance à une même humanité ? Or cette
éducation
des
consciences ouvre la voie à de nouvelles formes de
civilité
plus
respectueuses de l'égalité de tous, mais aussi de la
diversité
de leur
origine.
Quelle que soit notre destinée, il demeure qu'on ne saurait
combattre l'apathie des citoyens et leur désaffection à
l'égard
de la
politique en conduisant celle-ci sans grandeur. La petite politique
est chaque fois absorbée par la recherche des résultats
immédiats,
de l'efficacité prochaine; en revanche, il appartient à
la
grande
politique de réaliser la volonté des peuples dans
l'histoire,
tout en
respectant les exigences d'humanité les plus fondamentales. Pour
combattre la dérision et l'indifférence qui nous gagnent,
il faut
élever le niveau de la discussion publique en proposant un projet
qui soit fondé sur la considération des fins
dernières
de la
communauté, et non sur celle des moyens assurant la victoire d'un
parti. Pour les souverainistes, une telle politique de grandeur
exigerait aujourd'hui un courage exceptionnel, car il leur faudrait
assumer le risque que leur rêve le plus cher soit démenti
par
l'histoire. Si le peuple québécois refusait de se donner
un État
indépendant, il faudrait alors que chacun apprenne à
redevenir
pleinement Canadien français.
Toute défense de la nation repose finalement sur la conviction
qu'on ne saurait construire un avenir politique qui soit proprement
humain en oubliant le passé qui nous fait être au monde.
Chaque
nation comporte un héritage dont elle a charge d'assurer la
transmission. La difficulté consiste à faire en sorte que
cette fidélité
au passé n'entrave pas l'avenir et ne constitue pas un obstacle
à la
rencontre d'autrui. Dans le cas du Québec, comme dans celui du
Canada, on ne saurait éviter cette difficulté sans une
réconciliation
délivrant chacun du poids de ses ressentiments. J'ai
tenté
de
montrer qu'une telle réconciliation, transformant
l'héritage
en
projet, présuppose une fondation réussie,
c'est-à-dire
un
événement qui ait sens et légitimité aux
yeux
de tous les citoyens et
qui constitue un moment d'origine, l'amorce d'une nouvelle
mémoire. Dans notre histoire politique, rien ne s'apparente
à
un tel
événement. Voilà pourquoi il n'y a, dans ce pays
incertain,
que des
solitudes.
Qui est Daniel Jacques
Professeur de philosophie au collège
François-Xavier-Garneau,
à
Québec, Daniel Jacques est l'une des figures de proue de la
relève
intellectuelle québécoise. Après un
baccalauréat
en philosophie et
une maîtrise en études médiévales, il a
complété
un doctorat en
philosophie à l'Université de Montréal. Il a
également
fait des
études postdoctorales à l'université de Chicago en
plus d'un séjour
à l'Institut de recherches politiques Raymond-Aron, à
Paris.
Membre fondateur et directeur de la nouvelle revue Argument, il a
participé à de nombreux colloques et compte
déjà
plusieurs
articles à son actif. Dans son dernier livre, Nationalité
et
modernité, publié l'an dernier, il s'est donné
pour
tâche de penser
la nation dans une perspective philosophique, cherchant à
établir
la
légitimité de la nation dans un contexte
démocratique.
Daniel
Jacques avait auparavant publié deux autres livres, toujours chez
Boréal: Les Humanités passagères
Considérations
philosophiques sur la culture politique québécoise, qui
l'a
fait
connaître en 1991, et Tocqueville et la question de
l'individualité,
paru quatre ans plus tard.
![]()
Grande
histoire d'une petite
colonie:
400 ans de langue
française
au Québec
Caroline Montpetit
LE DEVOIR
Le mardi 7 novembre 2000
On y décrit la langue française pure que parlaient les
filles
du
Roy. Celle, transformée, qui s'est parlée au
Québec
après la
Conquête. De la langue encore qu'on a tirée de son
sommeil,
des
siècles plus tard, au moment de lui redonner ses pleins droits
avec la fulgurante Révolution tranquille. Le français,
arrivé
au
Québec sur les bateaux des grands explorateurs français,
a
accompagné, contre toute espérance, l'histoire du peuple
québécois jusqu'à nous.
On touche ici au nerf de la guerre. On entre dans le coeur du
sujet. La langue est le thème qui a motivé les combats
politiques
au Québec depuis les tout débuts de la colonie. C'est
celui
qui en
détermine souvent la donne encore aujourd'hui. Dans Le
Français
au Québec, 400 ans d'histoire et de vie, publié chez
Fides,
le
Conseil de la langue française du Québec a
décidé
de retracer
l'histoire de cette épopée de la langue française
en Amérique. Le
sujet, qui peut paraître éculé, s'avère
palpitant.
Pour décrire son
évolution au cours des siècles, le Conseil a fait appel
à
des
spécialistes dans leurs domaines respectifs. Historiens,
linguistes,
sociologues, écrivains, ils sont 83, de Guy Rocher à
Charles
Taylor, d'Émile Ollivier à Marie-Éva de Villers,
en
passant par
Marcel Dubé, à avoir signé un court texte sur le
thème
de la
langue, tout cela sous l'égide d'un comité scientifique
dirigé
par
Michel Plourde.
L'histoire s'ouvre donc sur le français, langue royale. On y
apprend entre autres qu'en Nouvelle-France, les colons parlaient
mieux français que les Français eux-mêmes. Les
patois
se sont en
effet rapidement éteints en Nouvelle-France, pour
répondre
aux
impératifs de la communication entre colons. C'était un
français
pratiquement sans accent, car on soignait sa langue. La plupart
des colons avaient d'ailleurs reçu une certaine instruction et
pouvaient signer différents actes qui les concernaient.
Le livre est écrit dans un style simple qui s'adresse au grand
public, abondamment illustré de photos et de caricatures. On n'y
perd rien pour autant en rigueur scientifique.
À cette époque donc, le français a exercé
une
influence certaine,
notamment sur les langues amérindiennes. Les Montagnais de
Mingan disent par exemple «pûtai» pour bouteille, ou
«labial»,
pour la bière. Aux États-Unis, on a
déterminé
que 6 % des noms
de famille les plus répandus étaient d'origine
française.
Certains
ont été traduits comme Boisvert en Greenwood ou Roy en
King.
En fait, le français restera la langue de la fourrure bien
après
la
Conquête anglaise de 1760.
Ce sera alors un français coloré, désormais
coupé
de la France,
qui emprunte notamment «bâdrer» à l'anglais to
bother, qui va
jusqu'à souhaiter «la pinouillère»
(dérivé
d'Happy New Year), ou
qui lance des canadianismes comme «faire son grand barda»,
mais un français qui subsiste tout de même dans
l'adversité.
Mais même une fois conquis, les Canadiens français
arrivent
à
faire adopter le Code civil, autre héritage de la France.
Pourtant,
leurs lois civiles n'en seront pas moins, elles aussi, très
influencées
par le droit commun des Anglais.
«Les lois civiles ont été reconnues par la Couronne
d'Angleterre», dit M. Plourde, parce qu'elle «ne pouvait
faire
autrement». En 1764, on compte au Québec 300 anglophones
pour 65 000 francophones! Et tandis que la langue demeure sans
statut pendant de très nombreuses années après la
Conquête, le
système de lois des Canadiens, lui, a un statut officiel
dès
le
début. Il permet le règlement des différends entre
citoyens. Selon
Michel Plourde, ce système de lois est «l'institution qui
a survécu
le plus fortement», à la Conquête de 1760. Plourde ne
sous-estime par ailleurs pas les efforts déployés par les
conquérants pour angliciser la colonie.
Dans la deuxième partie, l'ouvrage met en scène les
Papineau
et
les Augustin Norbert Morin, tout comme Lord Durham, qui
réussit, avec l'Union des Canada, à faire bannir le
français
du
Parlement durant huit ans. Sous le titre Le Français, langue sans
statut, cette section se déroule entre 1760 et 1850. Des journaux
rivaux s'y font la guerre. Le Quebec Mercury, fondé en 1805
«pour assurer la suprématie politique des Canadiens
anglais»,
demande par exemple que le Québec soit
«défrancisé
(unfrenchify it)». Il reçoit d'ailleurs une
réplique
cinglante dans Le
Canadien, journal francophone fondé en 1806 celui-là.
Rappelons d'ailleurs que les anglophones ont été
majoritaires
à
Montréal entre 1840 et 1860.
Les cent années qui suivirent sont les années qui ont
couvé
la
Révolution tranquille, associant très étroitement
la langue et la
religion. Elles forment la troisième partie du livre,
intitulée
Le
français, un statut compromis. Puis, viennent les années
60, la loi
101 et ses précurseurs, la loi 22 du gouvernement libéral
de
Robert Bourassa ayant été la première à
reconnaître
le français
comme langue officielle du Québec. Sur les photos
d'époque,
on
mesure très bien le caractère unilingue anglais qui
prévalait
dans
l'affichage à Montréal dans les années 60. La loi
101 des
péquistes a donc eu un effet décisif et l'ouvrage
mentionne
qu'aujourd'hui 44 % des Montréalais connaissent deux langues et
15 % en connaissent au moins trois, ce qui fait de Montréal
«la
région la plus plurilingue du Canada».
L'avenir reste malgré tout à déterminer pour le
français
au
Québec. En entrevue, la présidente du Conseil de la langue
française, Nadia Bredimas-Assimopoulos, avance que ce sont les
nouvelles technologies et la mondialisation qui menacent
désormais la langue française au Québec.
«Aujourd'hui,
85 % de
tous les articles scientifiques sont publiés en anglais. Le
français
occupe la troisième place, derrière l'allemand»,
écrit
d'ailleurs
Benoît Godin dans l'ouvrage du Conseil. Les grands accords
commerciaux internationaux favorisent également les
échanges
en
anglais.
Pour les défenseurs de la qualité de la langue
française,
les défis
se posent toujours et surtout, selon la présidente du CLF, dans
le
monde scolaire, dans l'administration publique, et dans les
médias. Le débat se poursuit.
![]()
Michel Venne
LE DEVOIR
Nous avons consacré une saison, ce qui est bien peu dans la vie
d'un peuple, à un échange dans nos pages sur la nation
québécoise. Avant que ne se poursuive la discussion dans
d'autres
forums et, à un rythme moins soutenu, ici même au Devoir,
prenons aujourd'hui la mesure de la contribution
généreuse
des
douze intellectuels qui ont meublé par leurs réflexions
vos
samedis
de l'été.
D'abord, un constat: la nation est un sujet qui suscite encore,
malgré toutes les balivernes qui s'écrivent sur la fatigue
constitutionnelle, un intérêt immense. Il existe chez nous
un goût et
un besoin de débattre de l'avenir collectif des
Québécois
beaucoup plus grand que ce que le ronron médiatique laisse
croire. Dès que l'on s'éloigne des querelles de
politiciens
pour
discuter du fond des choses, l'intérêt resurgit.
En témoignent les centaines de lettres que nous avons
reçues
en
réaction à cette série dont les textes ont
été
repris sur Internet et
rediffusés aux quatre coins de la planète. Le colloque
que
nous
organisons le 8 octobre, à l'Université McGill, affiche
déjà
complet. Et vous êtes nombreux à nous écrire pour
manifester
votre déception de n'avoir pas pu obtenir une place dans une
salle
comptant pourtant plus de 300 sièges. Nous cherchons une
solution à cet imbroglio.
La série continuera par ailleurs de vivre en d'autres endroits.
Au
moins deux autres colloques auront lieu en octobre, à
l'initiative
d'une société d'histoire et du département de
philosophie
d'un
cégep de Québec. Un livre est en préparation.
Au départ, des gens ont craint, par exemple, que les jeunes
boudent cette série. C'est les méconnaître. Car
à
l'ère de la
mondialisation, comme le révèle une étude
réalisée
par l'un de nos
invités de l'été, le professeur Jocelyn
Létourneau,
avec son
collègue Bogumil Jewsiewicki, auprès de 2500 jeunes de
sept
pays, la nation reste aujourd'hui pour les jeunes l'horizon
préféré
de leur existence, la référence principale, le lieu
d'appartenance,
le
territoire privilégié de socialité. Mais surtout,
la nation est leur
tremplin vers le monde.
Les jeunes savent que pour vivre la mondialisation, il faut d'abord
la nation, c'est-à-dire être citoyen quelque part,
appartenir
à une
force démographique qui vous donne une voix dans l'univers.
Le théologien Gregory Baum a fait ressortir cet
été
comment le
nationalisme, et en particulier le nationalisme
québécois,
est aussi
une force culturelle porteuse de solidarités qui, lorsqu'elles
sont
bien canalisées, empêchent notre société
d'être
réduite par les
forces qui se déploient dans la mondialisation à un
simple
espace
de marché.
Les Québécois, écrit Baum, forcés de se
serrer
les coudes pour
assurer le maintien de leur culture en Amérique du Nord en
affirmant leur existence collective, ont ainsi développé
un sens de
la communauté qui favorise chez nous, plus qu'ailleurs, le
déploiement de modèles sociaux et communautaires
innovateurs.
C'est ainsi que notre nationalisme, loin d'être une forme de
tribalisme ethnique, devient le ferment d'innovations sociales
susceptibles de faire école.
D'autres nous ont reproché d'avoir lancé un débat
trop théorique,
pas assez collé à la realpolitik des relations
Québec-Canada.
Ces
gens-là ont à la fois raison et tort. Raison parce que
nous
n'avons
pas voulu que ce débat porte sur les mérites respectifs
de
la
souveraineté ou du fédéralisme. Nous avons cru
qu'avant
de
revenir à cette discussion sur les moyens, il y avait lieu de
clarifier
les liens que nous désirons avoir entre membres d'une
société
pluraliste aux prises avec un débat national lancinant.
Ils ont tort, par ailleurs, parce que dans le contexte actuel, le
simple fait de réaffirmer l'existence de la nation
québécoise
est un
geste politique. En effet, nous vivons une époque où le
gouvernement fédéral essaie de nier le caractère
national
du
Québec et où, malheureusement, bien des
fédéralistes
québécois
n'osent plus se dire nationalistes. Le mal affecte également un
certain nombre d'intellectuels. C'est comme si le discours ambiant
avait inoculé chez plusieurs d'entre nous la honte de dire qui
nous
sommes.
Il fallait donc passer par cette étape qui consiste à
réaliser
que
cette nation québécoise, elle existe bel et bien, et
qu'elle
n'est pas
le diable en personne. Elle se construit depuis des siècles et en
particulier depuis les années 1960, lorsque les Canadiens
français
ont décidé de se nommer Québécois en grande
partie dans le but
de sortir de notre hiver de la survivance pour envisager une
émancipation.
La nation québécoise se distingue ainsi d'autres nations
strictement
culturelles qui ont parié différemment sur leur avenir.
Ainsi
en est-il
du peuple acadien qui affirme sans gêne son caractère
national
mais qui n'a jamais caressé l'ambition de former un État,
soit-il
souverain ou associé. Au Québec, la démarche
nationale
s'est
transformée pour émigrer d'un idéal culturel vers
un idéal politique.
La nation québécoise ne cherche plus la survivance. Elle
cherche
l'épanouissement pour elle-même mais surtout pour ses
membres,
pour les individus québécois. Et en cherchant cet
épanouissement,
son inscription dans la vie du monde, elle est, par la force des
choses, devenue pluraliste.
La nation québécoise n'est plus formée que des
seuls
héritiers des
colons français débarqués ici au XVIIe
siècle.
Ce pluralisme se vit
au quotidien. Il est inscrit également dans nos institutions et
nos
lois. Nous avons une charte des droits depuis 1975.
L'énoncé
de
politique en immigration adopté en 1990 fait
Québécois
toute
personne vivant ici. Peut-être, comme le dit Danielle Juteau et le
suggèrent Daniel Jacques et Denys Delâge, ne sommes-nous
pas
encore allés au bout du chemin du pluralisme.
Quoi qu'il en soit, les rapports entre les membres de cette
société
ouverte seront en constante évolution. Comme le dit Gérard
Bouchard, les discussions à ce sujet occuperont encore plusieurs
générations de Québécois.
Il reste que vos réactions à notre série ont fait
ressortir un
problème. Plusieurs de nos lecteurs nous ont écrit pour
nous
demander quel sort était réservé, dans cette
nation
pluraliste, aux
Canadiens français en tant que groupe culturel. Doit-il
être
tenu
pour disparu, fondu dans le tout collectif de la
québécitude?
La question nous rappele que notre destin national est intimement
lié à la présence ici d'une minorité
continentale
de langue française.
Mais elle témoigne aussi du fait que plusieurs
Québécois,
qui se
considèrent encore comme Canadiens français, n'ont pas
apprivoisé l'idée qu'ils forment une majorité
à
l'intérieur de cette
nation et que cette majorité a un poids, une force mais aussi des
responsabilités.
Enfin, cette série nous montre bien que, tôt ou tard, les
discussions
sur la nation doivent déboucher sur les moyens de son
épanouissement. Entre autres, comme le souligne Marc Chevrier, il
faudra un jour revoir les institutions démocratiques qui nous
gouvernent. Mais au-delà, la question du statut politique du
Québec est partout en filigrane. La souveraineté, selon
Taylor,
est
une interférence alors que pour Bouchard, elle est une condition
nécessaire. D'autres pensent, comme Bourque, qu'une solution
intermédiaire est préférable. Le débat est
loin d'être clos. Nous
voudrons pour notre part qu'il se poursuive dans un esprit
d'ouverture.
![]()
La
Révolution tranquille, et
après ?
Silvia Galipeau
LE DEVOIR
40 ans après la Révolution tranquille, où
allons-nous?
Tout le monde s'entend: la
Révolution tranquille a profondément
transformé
le Québec. Les idées des
«révolutionnaires tranquilles» ont mûri dans
les
années 60, mais bouillonnaient depuis bien longtemps
déjà.
Mais
là où les points de vue divergent, c'est sur l'avenir. Et
maintenant?
Le débat, 40 après, se poursuit.
«Sans faire allusion à la nécessité d'une
nouvelle
Révolution
tranquille, est-ce qu'on ne pourrait pas aller au bout de la
première? Avec la Révolution tranquille, on s'est
créé
un État,
est-ce qu'il ne serait pas prudent de le garder?», a lancé
samedi
le vice-premier ministre Bernard Landry, à la clôture du
colloque
sur la Révolution tranquille, 40 ans après,
organisé
par l'UQAM.
Évidemment, le sort du Québec n'allait pas se
régler
en trois
jours. Néanmoins, les questions soulevées par le colloque
ont
permis, sinon de prouver que le débat sur l'avenir du
Québec
était loin d'être mort, de dresser un vaste tableau des
acquis
et
des enjeux actuels de la société
québécoise.
En simplifiant, on
pourrait dire que pour certains, la Révolution tranquille est
terminée et qu'il est temps de passer à autre chose. Pour
d'autres,
au contraire, l'aboutissement même de la Révolution
tranquille
continue de se faire attendre.
Faisant écho à l'ex-premier ministre Jacques Parizeau
qui,
devant
le même public quelques jours plus tôt, soulignait
l'importance,
à
l'heure de la mondialisation, pour le Québec de se doter d'une
voie à l'échelle internationale, Bernard Landry a tenu
sensiblement le même discours. Avec la mondialisation, «les
décisions qui affectent la vie de tous les jours ne seront
prises
ni à
Québec, ni à Ottawa, elles seront prises autour de tables
où iront
s'asseoir les nations, et le Québec n'y est pas», a-t-il
affirmé.
Selon lui, mondialisation ne rime pas avec mort de la nation. Au
contraire, celle-ci garde toute sa pertinence. «Il y a six
milliards
d'individus. Entre ces six milliards d'individus, l'histoire et la
culture ont créé un relais, et ça s'appelle la
nation»,
a-t-il affirmé.
Il en a profité pour rappeler les principaux acquis de la
Révolution tranquille, notamment en termes de démocratie,
«l'épuration des moeurs politiques», socialement,
«la
Révolution
tranquille a donné au mouvement ouvrier québécois
[...] ses
lettres de noblesse», et en éducation, «la
principale
oeuvre de la
Révolution tranquille». La réussite
économique
du Québec, les
Bombardier, Quebecor, Alcan et autres, tous des chefs de file
mondiaux dans leurs secteurs respectifs, sont aussi les fruits de
cette même révolution. «Nous ne sommes plus des
colonisés
économiques», a-t-il lancé. Tout cela pour conclure
qu'il serait
temps désormais d'aller au bout de cette Révolution.
«Le
jour où
il y a un consensus convenable [...] sur le fait que notre groupe
humain forme une nation et bien il doit décider - et c'est
étonnant
qu'il ne l'ait pas déjà fait - de se comporter comme
tel.»
La question nationale
Jeudi, le chef de l'opposition officielle Jean Charest, tenait
évidemment un discours tout autre. Loin de parler du rôle
de
l'État québécois à l'heure de la
mondialisation,
il a plutôt prôné un
désengagement dans une perspective libérale classique,
afin
de
laisser davantage de place à l'individu. Pour le chef
libéral,
déréglementation des marchés doit aller de pair
avec
recul de
l'interventionnisme étatique.
Stéphane Dion, ministre des Affaires intergouvernementales, a
quant à lui choisi de parler jeudi dernier du rôle moteur
d'Ottawa
dans la Révolution tranquille, afin de vanter les mérites
du
fédéralisme. Selon lui, le fédéralisme doit
permettre aux deux
gouvernements - Ottawa et Québec - de collaborer, et d'assurer
ainsi un développement économique supérieur.
Outre les chefs politiques, les intellectuels présents au
colloque
se
sont également interrogés sur l'avenir de la question
nationale.
Pour Éric Bédard, candidat au doctorat en histoire
à
l'université
McGill, «les aspirations des souverainistes doivent quitter les
sentiers de victime [...] et cesser le saccage de la
mémoire».
Reprochant au discours actuel son caractère de «grand
récit»,
«cet imaginaire des porteurs d'eau » et «le
passé
exagérément
noirci», il a affirmé que le «mythe de la
Révolution
tranquille»
figeait le discours souverainiste actuel et a fait appel à une
réappropriation du passé. «Nous avons besoin de
retrouver
un
sens pour que la cause souverainiste redevienne un projet.» Son
discours, auquel l'historien Alfred Dubuc a reproché son
caractère caricatural, a été l'un des rares
témoignages
«jeunes»
du colloque.
Le politologue Kenneth McRoberts, professeur à
l'université
York, a quant à lui fait le tableau d'un caractère
méconnu
ou du
moins sous-évalué de la Révolution tranquille,
comme
un moment
privilégié de dialogue entre les canadiens anglais et
français,
moment «qui ne s'est jamais reproduit depuis». Il a
souligné
les
nombreux efforts du premier ministre Lester B. Pearson pour
intégrer les aspirations québécoises au sein de la
fédération, des
efforts partagés par le conservateur Robert Stanfield et le
néo-démocrate Tommy Douglas. Mais avec l'arrivée
de
Pierre
Elliott Trudeau, un Canadien-Français opposé à
l'introduction
de
mesures asymétriques pour le Québec, «tous les
efforts
pour
trouver un compromis ont été réduits à
néant».
En conséquence,
«le Québec et le Canada anglais sont plus
éloignés
que jamais [à
cause ] de ces occasions manquées», a-t-il conclu,
applaudi
par
la foule, de sympathie pourtant ouvertement péquiste, à
en
juger
par les applaudissements suscités par ailleurs par les
prestations
de Bernard Landry et de Jacques Parizeau.
Retour à une éthique de responsabilité
Mis à part la question nationale, d'autres enjeux
d'actualité
ont
aussi été soulevés lors du colloque, notamment
l'importance
de
reconnaître l'apport de la société civile - des
groupes
populaires,
syndicaux et autres - dans le développement social et
économique. Bref, la nécessité de
réévaluer
le rôle omniprésent
de l'État dans ces secteurs.
Enfin, Claude Ryan, ex-directeur du Devoir et ex-chef du Parti
libéral du Québec, a conclu ces trois jours de
réflexions
sur une
note inédite, soulignant le besoin d'un retour à une
éthique
de
responsabilité, éthique balayée par la
Révolution
tranquille. «Je
pense qu'en matière de libertés individuelles, nous
sommes
allés
au bout de ce que nous pouvions faire. Le temps est venu de
parler de responsabilités.» La coupure radicale que nous
avons
exercée sur notre «héritage chrétien»
nous a plongés dans un
«désarroi», a-t-il noté. «Sans
rêver
d'un retour vers un passé qui
ne fut ni aussi pur ni aussi noir, il nous faut arriver à
davantage
de
considération envers ce qui fait écho à cet
héritage.»
![]()
Les
trois peuples fondateurs
du Québec
Denys Delâge
Professeur de sociologie
Université Laval
Au lieu de reproduire le modèle canadien qui lui a
été
imposé, le
Québec devrait réaliser sur son territoire le
projet
qu'il a si
longtemps tenté de faire accepter pour le Canada.
Faute
de reconnaître les trois communautés
politiques
qui le
constituent, un Québec souverain ne ferait que
reproduire à plus petite échelle les
problèmes
qui sont
aujourd'hui ceux du Canada.
Le Canada est en effet constitué de peuples
fondateurs, encore qu'ils ne soient pas deux mais trois: les
autochtones, les «Français» et les
«Anglais».
Les autochtones,
c'est l'ensemble des descendants des Inuits, des Amérindiens et
des personnes qui s'y sont rattachées par assimilation ou par
mariage, qu'elles soient ou non reconnues légalement; il en va de
même de l'ensemble des descendants et des personnes qui se sont
rattachées aux communautés francophone et anglophone.
Par peuples fondateurs, nous entendons des populations qui
perdurent dans l'histoire et qui maintiennent un caractère
distinct
de même qu'un vouloir-vivre collectif. Sans nier, tout au
contraire,
l'apport considérable des immigrants (le Canada est un pays
d'immigrants), cette définition exclut les communautés
immigrantes
parce que leur vouloir-vivre collectif est transitoire et qu'à
long
terme, c'est-à-dire après quelques
générations,
elles se rattachent
à l'un ou l'autre des trois peuples fondateurs. L'appartenance
à
ces
peuples ne relève pas du sang mais de la culture. D'une culture
vivante bien évidemment, c'est-à-dire une culture qui
n'est
pas
figée dans le folklore ou dans le temps. Par peuples fondateurs,
nous excluons également tout groupe qui pourrait maintenir une
identité trans-historique sur la base de critères qui,
dans
nos
sociétés, n'ont pas de pertinence politique, tels la
religion
ou les
phénotypes.
Le Québec est également composé de trois peuples
fondateurs,
les mêmes qu'au Canada. Le premier, celui des autochtones, y
habite depuis dix mille ans; parmi eux, certains, tels les Inuits, s'y
sont établis il y a trois mille ans; d'autres, tels les Hurons,
les
Abénakis ou les Iroquois, il y a trois siècles. Ces
communautés
ont
intégré de nombreux étrangers, elles ont
traversé
l'histoire et
continuent de maintenir une conscience d'elles-mêmes. Les
autochtones qui ont légalement le statut d'Indiens au
Québec
sont
environ 75 000, appartenant à 11 nations officiellement reconnues
par le gouvernement du Québec. Il faudrait doubler ou
peut-être
tripler ce nombre si l'on retenait toutes les personnes qui se
considèrent comme indiennes au Québec,
indépendamment
de
leur statut légal. Le deuxième groupe est celui de la
majorité,
les
francophones, qui l'habitent depuis trois siècles et qui
constituent
plus de 80 % de la population. Le troisième troupe, celui des
anglophones, l'habite depuis plus de deux siècles. Le
Québec
ne
serait pas ce qu'il est sans l'apport historique de ces trois peuples.
Autant il faut rappeler la participation ancienne des
Amérindiens
au
commerce et à l'exploration du territoire, ou encore leur
diversité
culturelle contemporaine, autant il faut souligner que c'est toute la
culture du Québec qui, à divers niveaux - l'adaptation
à
l'hiver, la
manière d'élever les enfants, la cuisine -, porte les
traces
de la
présence autochtone. Le Québec ne serait
évidemment
pas ce
qu'il est sans sa majorité qui se distingue par sa langue, par
son
statut minoritaire dans cette Amérique du Nord dont les
ancêtres
ont exploré tous les confins, par ses racines catholiques et
paysannes. Enfin, le Québec ne serait pas lui-même sans son
million d'anglophones, qui y ont introduit l'imprimerie, la
liberté
religieuse, les manières britanniques de table, la
démocratie
parlementaire et qui, ayant été le moteur du
développement
économique, ont largement contribué à construire
une
société
moderne.
Les autochtones face au pouvoir impérial
Les rapports entre ces trois peuples ont d'abord été
initiés
à partir
de Québec et de Montréal, entre Français et
Amérindiens,
de
même, à la baie James, qu'entre Anglais, Cris et Inuits.
Dans
un
cas comme dans l'autre, par-delà les prétentions
impériales,
l'adaptation au pays, la traite des fourrures, les rapports militaires
ont commandé l'alliance entre les partenaires de telle sorte que
les
autochtones n'ont heureusement pas pu être complètement
assujettis et qu'ils ont conservé un large degré
d'indépendance.
dualité en ne se satisfaisant pas d'un traité de cession
signé par la
France, mais en concluant des traités séparés avec
les
Amérindiens domiciliés dans la vallée du
Saint-Laurent,
considérés
alors comme sujets et alliés militaires auxquels des garanties
étaient
offertes concernant la liberté religieuse et la possession des
terres.
La Proclamation royale de 1763 s'inscrivait dans le même esprit.
Ultérieurement, lors des guerres avec les Américains et
lors
de la
révolte des Patriotes, le pouvoir royal allait
réitérer
ces promesses
faites aux Indiens.
Depuis 1760, le pouvoir impérial britannique a donc
traité
les
Indiens sur un mode différent de celui des Canadiens
(français):
les
premiers étaient considérés comme «sujets et
alliés» et non pas
seulement comme des sujets, contrairement aux seconds. C'est ce
qui explique qu'encore de nos jours les lois ne s'appliquent pas de
la même manière aux Indiens et aux autres Canadiens. Mais,
le
pouvoir britannique a, en outre, institutionnalisé
différemment
le
statut des deux premiers peuples fondateurs selon deux autres
paramètres: sur la base du territoire et sur un mode permanent
pour les Canadiens français, sur la base du «sang»
et
sur un mode
transitoire pour les Indiens.
Par le traité de Paris, les Canadiens (français) sont
devenus
des
sujets britanniques. Le pouvoir royal a ensuite, en 1763, tracé
les
frontières d'une «province of Québec»,
créant
une réserve pour les
Canadiens (français) auxquels il fallut ultérieurement
offrir
des
garanties pour obtenir leur appui contre la Révolution
américaine:
maintien du système seigneurial de tenure des terres,
liberté
religieuse, lois civiles françaises. Ces garanties avaient un
caractère
permanent parce qu'il était implicite, aux yeux des nouvelles
autorités coloniales, que les Canadiens français conquis
avaient
atteint un niveau de civilisation analogue à celui des
Britanniques
puisqu'ils pratiquaient l'agriculture sédentaire et
connaissaient
la
propriété privée.
Deux poids, deux mesures
Il n'en allait pas de même pour les Indiens, dont le mode de vie
allait disparaître, croyait-on, puisqu'il aurait
été
associé à la
«sauvagerie». Les Indiens auraient donc à
céder
leurs terres, mais
d'une manière «civilisée»,
c'est-à-dire
par traités et contre
compensations pour eux et pour leurs descendants, ce qui posait
le problème de la légitimité des
récipiendaires
des «largesses» de
Sa Majesté: ce sera sur la base du «sang» pour les
membres
recensés de chaque tribu signataire et leurs descendants par la
lignée père. En somme, pour les Canadiens
(français),
les droits
reconnus s'appliquaient à tous les sujets sur un même
territoire,
non pas à une ethnie. En effet, le Code civil français et
la tenure
seigneuriale des terres valaient pour tous, tant «Anglais»
que
«Français» de la province de Québec. Bref,
les
droits reconnus
aux Canadiens (français) étaient fonction de leur
décision
de
continuer ou non d'habiter le territoire délimité par la
province de
Québec, non pas fonction du choix des conjoints à
l'intérieur
ou à
l'extérieur de l'ethnie. La différence est fondamentale.
Pour en voir
les implications, il suffit, pour reprendre une illustration de
Jean-Jacques Simard, de voir comment prévaudrait la logique
basée sur le sang si elle était appliquée aux
Canadiens
français du
Québec. Les Canadiens français contemporains auraient des
droits au Québec sur des terres non encore vendues aux Anglais,
et seulement dans la mesure où ils seraient des descendants
patrilinéaires des colons dont on aurait fait le recensement en
1763. Seraient donc exclus les Johnson, les Ryan, les Harvey, etc.
de même que les enfants de femmes canadiennes-françaises
mariées hors de leur ethnie.
En somme, les deux peuples soumis au pouvoir britannique l'ont
été sur un mode fort différent. Pour les Canadiens
français, la base
territoriale des droits acquis permettait l'accès à la
démocratie
et
éventuellement à la citoyenneté au delà de
l'appartenance ethnique
alors que, pour les autochtones, la règle du sang en bloquait
l'émergence. C'est la raison pour laquelle les Canadiens
français
ont, tout comme leurs compatriotes canadiens-anglais, eu accès
aux institutions démocratiques à partir de 1791 avec la
création
d'un premier Parlement, même si le principe de la
responsabilité
ministérielle n'était pas encore acquis. De leur
côté,
les Indiens
furent dépourvus de tout droit démocratique (droit de
vote,
d'association, de circulation, de poursuite judiciaire) jusque vers
1960.
La défaite des Patriotes, l'Union et l'émigration hors
Québec
ont
conduit le Canada français à se définir sur le
mode
ethnique avec
une province comme place forte et pôle de sa diaspora
nord-américaine. Cela a tenu jusqu'en 1960 avec la
redéfinition
du
nationalisme des Canadiens français du Québec sur la base
du
territoire de leur province, c'est-à-dire dans un projet de
nationalisme civique englobant tous les citoyens de leur territoire.
Du côté des autochtones, nous avons déjà
souligné
le tournant des
années 60, mais c'est en 1969 que s'est posé en
même
temps un
débat sur la démocratie et sur le nationalisme avec le
livre
blanc du
premier ministre Pierre Elliott Trudeau et du ministre d'alors des
Affaires indiennes, Jean Chrétien, qui proposait l'abolition du
statut
d'Indien et en conséquence celle du ministère des Affaires
indiennes. Il s'agissait d'en finir avec l'apartheid de l'ère
coloniale
et
de placer tous les citoyens du Canada, Indiens compris, sur un
même pied avec les mêmes devoirs et obligations. La question
nationale pour les Indiens était cependant occultée: de
quelles
institutions nationales disposeraient ceux-ci si on les privait de ce
qui, même de manière non démocratique, marquait
leur
statut
particulier? L'opposition des Indiens força le gouvernement
à
retirer ce projet.
Pour l'autonomie gouvernementale
C'est le rapatriement de la Constitution en 1982 qui fixa les
positions canadiennes concernant les deux minorités nationales
avec le refus de reconnaître un statut particulier au
Québec
ou
encore celui de peuple fondateur aux Canadiens français et, d'un
autre côté, avec la reconnaissance des traités
conclus
avec les
Indiens, ce qui implique celle d'un statut particulier. Ce gain des
Indiens s'est accompagné d'une évolution vers l'autonomie
gouvernementale. Par contre, les progrès des Indiens pour leur
reconnaissance nationale n'ont pas nécessairement
d'équivalents
du côté de la démocratie: le rôle de
fiduciaire
du gouvernement
fédéral demeure, ce qui implique que l'appartenance soit
toujours
définie selon des règles arbitraires du
«sang»,
que les droits et
devoirs des Indiens ne sont pas les mêmes que pour les autres
Canadiens.
Le Québec souverain devrait reconnaître le statut de
peuples
fondateurs aux «Anglais» et aux autochtones. Pour les
premiers,
cela devrait constituer davantage que le statut d'une minorité
assurée de garanties constitutionnelles; l'anglais doit
être
reconnu
comme langue officielle, avec droit d'affichage en public. Cela
n'empêche pas de réserver au français une place
prédominante
pour motifs de sauvegarde des traits culturels d'une minorité en
Amérique du Nord et cela ne devrait pas empêcher non plus
d'orienter la majorité des immigrants vers les écoles
françaises.