Au mois de mars 1981, je lisais par hasard, dans le journal Le Devoir, une annonce provenant du Gouvernement du Québec qui recrutait des professionnels pour des postes d’Agents de prévention en Santé et Sécurité du Travail. L’annonce se lisait comme suit : Le professionnel doit «analyser les besoins de santé et sécurité au travail des travailleurs, des employeurs, des membres des structures paritaires et des différents intervenants en santé et sécurité du travail. (Le professionnel) doit concevoir et élaborer des projets et des programmes en santé et sécurité. Il doit répondre aux besoins, planifier et organiser leur mise en oeuvre et évaluer le contenu, la réalisation et l’impact de ces projets et ces programmes; assurer la conformité des hypothèses de travail, des interventions ou des programmes de santé et sécurité avec les différents secteurs et établissements ». À la lecture de l’avis de recrutement, j’ai compris que j’avais une opportunité en or devant moi.
Je voyais que cet emploi pouvait élargir mes connaissances et enrichir mes expériences, sans compter les avantages de meilleures conditions de travail et un meilleur salaire. J’avais également la conviction que je possédais tout ce qu’il fallait pour postuler l’emploi. J’avais acquis une bonne connaissance du marché du travail; je connaissais bien la structure socio-économique du Québec; j’étais désormais familier avec la vaste majorité des métiers et professions propres aux diverses activités économiques; j’avais une bonne expérience de l’administration des programmes destinés aux travailleurs et aux employeurs; je connaissais bien les problèmes propres aux travailleurs dans divers milieux industriels; j’avais fait mes preuves dans les relations publiques avec des représentants d’autres gouvernements; il en allait de même quant à l’organisation de sessions d’information tant aux employeurs qu’aux travailleurs. Je me suis senti prêt pour ce nouveau défi et sans hésiter, j’ai postulé pour ce poste. Le six avril 1982, j’entrais à la Commission de la Santé et Sécurité du travail de la région de Montréal.
Me voilà en route pour une autre
merveilleuse expérience ( ’82 ....’98), la plus enrichissante de ma vie
professionnelle.
Ce qui m’emballait dans cet emploi était
de savoir que j’aurais à contribuer au sort du travailleur dans son milieu de
travail; et pour cela j’avais en main un
instrument très puissant, la Loi sur la Santé et Sécurité du Travail. Avant 1980, les travailleurs n’étaient pas
protégés, sinon par quelques règlements spécifiques à certains secteurs
industriels, et une indemnisation financière limitée en cas d’accidents au
travail. La nouvelle loi couvrait enfin
tous les travailleurs et imposait l’obligation à
tous les employeurs de les protéger sur les lieux de travail. Des obligations fondamentales étaient faites
à l’employeur qui se devait d’éliminer à la source les dangers pour la santé,
la sécurité et l’intégrité physique des travailleurs et de mettre en place un
mécanisme pour le contrôle des
risques : le programme de prévention.
Il y avait là un défi pour moi, car il fallait sensibiliser les employeurs à la nouvelle loi, les convaincre de mettre en place les programmes de prévention et les aider dans l’élaboration et l’application des programmes. Une tâche colossale, croyez-moi, car nous étions des pionniers dans ce domaine et les employeurs partaient à zéro. Mais, très motivé et soutenu par une équipe dynamique, je me suis fait l’apôtre de la nouvelle loi. Dans chaque industrie ciblée, je cernais avant tout les risques de cet établissement.
Dans un deuxième temps, j’évaluais en
profondeur tout ce qui risquait de ne pas respecter les règlements en vigueur,
donc vérification de l’aménagement des lieux, des équipements, du matériel, des
contaminants, des matières dangereuses, des procédés, moyens et équipements de
protection collectifs. Suivait le
processus d’identification de la protection individuelle de chaque travailleur à son
poste de travail. Une fois cette
identification faite, je passais à l’élaboration des moyens de contrôle
de l’environnement (concentration de
poussières, gaz, vapeurs, etc., état des bâtiments et des lieux, degré
d’humidité et de température; machinerie, moyens de protection contre les
incendies) et à la création de mesures d’entretien préventif (machinerie,
outils, équipements collectifs de protection, entretien des lieux). Et comme maintenant la nouvelle loi prévoyait
que la santé du travailleur soit suivie de près, je m’assurais de mettre en
place un programme de surveillance médicale propre à l’établissement.
Enfin, puisque le programme de prévention
ne serait pas une responsabilité de la CSST, je devais mettre en place, tel que
prévu par la loi, un comité paritaire (employeur –travailleurs) soit pour
veiller à la mise en pratique du programme, soit pour assurer une
formation à la santé et à la sécurité s’adressant à tous les travailleurs de
l’usine. Ce travail pouvait me prendre parfois de six mois à un an et son
implantation de trois à quatre ans; cela vous indique le nombre de démarches
et de suivis qui m’attendaient sur le terrain.
Mais que de satisfaction tout au long du parcours et surtout à partir du
moment où l’employeur et les travailleurs, main dans la main, se
souciaient de réduire les accidents et
d’assainir de manière continue leur environnement.
Mon champ de travail devait s’élargir deux
ans après mon embauche comme «préventionniste». Des raisons administratives et de
logistique ont amené la CSST à fusionner le service de la Prévention à
celui de l’Inspection, de manière à donner aux agents de recherche que nous
étions, des pouvoirs d’inspecteurs avec la possibilité
d’utiliser la contrainte vis-à-vis des employeurs. Du jour au lendemain, ma charge doubla; à ma
description de tâches s’ajoutèrent d’autres éléments
qui se lisaient de la manière
suivante : L’inspecteur doit
« visiter les établissements afin de s’assurer du respect de la loi et des
règlements relatifs à la santé et la sécurité des travailleurs. //
Effectuer diverses interventions telles enquêtes d’accidents, droit de refus,
plaintes ou inspection de conformité. // Identifier
les situations de risques pouvant porter atteinte à la santé et à la sécurité des
travailleurs. Obtenir et évaluer un plan d’intervention visant à éliminer
ces situations de risques dans l’établissement. // Rédiger des rapports et travaux écrits
selon des mandats spécifiques». Disons que tout cela me convenait, car la
besogne ne me faisait pas peur et puis j’ai vite compris qu’en utilisant
judicieusement mes connaissances en prévention et mes pouvoirs d’inspecteur, mon
travail ne serait que plus efficace.
Ainsi pendant les douze ou treize années qui suivirent, j’ai oeuvré,
tour à tour, dans l’industrie de la construction, l’industrie du métal,
l’industrie du transport et de l’entreposage, l’industrie du textile et celle
de l’habillement.
Mon savoir-faire, pendant seize années,
m’a permis d’obtenir de bons résultats sur le terrain en m’attirant, à
quelques exceptions près, le respect et l’admiration des employeurs
et des travailleurs. J’ai réussi, tout en appliquant la loi et
les règlements, à faire accepter mon rôle aux employeurs, pas nécessairement
intéressés à se faire prendre en défaut. Avec les années, je suis devenu une ressource importante pour la CSST, pour mes confrères de
travail, pour les employés du
département de la Réparation (attitrés au
service des accidentés), pour les Associations Paritaires, l’IRST
et les employeurs eux-mêmes.
Quand je relis aujourd’hui les
évaluations de mes supérieurs, je retrouve avec plaisir les commentaires
suivants : « M. Franco est très méthodique et exécute efficacement
ses mandats »; « Planifie bien sa charge de travail »; « Très
motivé, débrouillard, esprit créatif »; « il n’est jamais à court de
solutions »; « Très
performant »; « Très apprécié par son entourage et excellent
collaborateur »; « Il a le souci de bien se documenter pour chacun
des dossiers dont il est responsable »; « Il a su
rapidement s’adapter à la philosophie du modèle fonctionnel »; « En plus
de ses dossiers d’opération de réduction des accidents, on lui a assigné
certains dossiers de recours et de conciliation »; « Il
maintient de bons contacts avec les associations sectorielles oeuvrant dans le
même secteur »; « Personne ressource très importante en tout ce qui
touche les activités périphériques à la tâche, c’est-à-dire : semaine
santé/sécurité, visites d’entreprises avec la haute direction,
journée des bénéficiaires, comité
consultatif régional ». etc. Tous
ces bons commentaires n’étaient pas indispensables pour bien accomplir ma
tâche, mais ils ont été un grand motif d’encouragement pour faire
toujours plus et mieux.sauverlestravailleurs.html
En 1998 a sonné pour moi la cloche de la
RETRAITE! Je suis parti fier d’avoir relevé beaucoup de défis et
surtout d’avoir apporté une aide incalculable aux travailleurs. Je quittais avec peine mes confrères qui ont été souvent de bons
amis pour moi.
J’ai retenu ce jour-là certains
commentaires de mes confrères qui m’on touché profondément : «Notre cher
inspecteur prodiguait aux gens des conseils judicieux, des renseignements
courtois et ingénieux.... Nous conserverons toujours le souvenir d’un homme
aimable, loyal, magistral et formidable. Estimé et aimé de tous,
cher monsieur Franco, nous te remercions pour ta jovialité et ta grande
générosité. Tu l’as bien méritée, cette fameuse RETRAITE »!